La Porte du Soi: Chapitre un

Inspirée de l’univers fantastique et allégorique du Royaume au-delà des montagnes, cette nouvelle aborde la question de l’identité profonde à travers plusieurs prismes, notamment la pensée woke, le transhumanisme et plus particulièrement la transidentité. Touchée de très près par cette question dans mon entourage, j’ai mis du temps à la publier sur ce blog et je l’ai écrite avec mon cœur, ma souffrance et mon espérance. Je prie qu’elle puisse toucher ceux qui en ont besoin.

Chapitre un: Le labyrinthe aux reflets de soi

Le dédale de glaces offrant des jeux de miroirs n’en finissait plus. Sous les arches gothiques, entre les nervures de pierres entrelacées, Arielle découvrait son reflet d’une précision étonnante. La qualité du verre était au-delà de tout ce qu’elle avait pu contempler jusqu’ici. Mais en Astériath, le palais du Grand Chambellan était connu des lieues à la ronde pour son luxe et ses innovations ingénieuses. La clarté de son image était, pour la jeune femme, source d’émerveillement autant que de confusion. Dans les méandres de ce palais des glaces, son reflet lui était renvoyé de mille manières, toutes différentes, si bien qu’elle éprouvait à la fois la sensation délicieuse d’être au seuil de possibilités infinies et l’angoissant vertige d’oublier qui elle était vraiment.

Et là, précisément, était toute la question.

Elle avait quitté son petit village de pêcheurs surplombant les falaises des Côtes Blanches, pour se rendre dans la grande cité médiévale d’Astériath. Laissant ses troupeaux de moutons, sa quenouille et la famille qui l’avait vue grandir, la jeune femme avait rassemblé ses maigres économies pour entreprendre ce voyage dont elle attendait une révélation. La renommée de la cité s’était frayée un chemin à travers les tavernes, les villages et les ports marchands, pour échouer sur les rivages de ce pays. Ses habitants perpétuaient, depuis la nuit des temps, les gestes immuables de ce peuple de pêcheurs et de bergers. Elle avait entendu dire que la grande cité, malgré ses ombres et ses embûches, resplendissait telle un flambeau lumineux, de par sa richesse, son faste et une impression de liberté. Quiconque se voulait éveillé devait s’y rendre.

Éveillé… le mot était tombé dans une oreille attentive et il avait résonné jusque dans ses entrailles, là où se nichait cette sourde douleur qui la tenaillait depuis plusieurs années et dont elle n’osait parler à personne.

Face aux reflets d’elle-même que lui renvoyaient les miroirs du palais, Arielle se sentait fébrile. Ce n’était pas simplement l’effet de miroirs déformants, comme on en voit d’ordinaire. Ces miroirs étaient incomparables. Ils avaient, disait-on, le pouvoir de révéler les diverses facettes de celui qui prenait le risque de s’y mirer. Le visiteur était invité à s’éveiller à d’autres réalité du Soi. Aussi, Arielle se prit-elle au jeu de ces reflets inattendus. Comme elle l’espérait, le reflet de la petite bergère enfermée dans ce corps de femme astreint à de durs travaux s’estompa pour laisser place à des reflets qui semblaient lui parler.

Le premier lui révéla une autre Elle-même, débarrassée de ses frusques campagnardes, et vêtue d’une soie fine. Son visage était plus régulier, sans trace de fatigue et sans imperfection. Ses traits semblaient avoir été redessinés pour la faire ressembler à ces gravures des étoiles montantes d’Astériath. Maintes filles restaient captives de ce reflet flatteur et artificiel qu’elles prenaient soin de faire peindre et d’exposer. Mais une fois la surprise passée, Arielle s’en détourna avec une sensation de nausée. « Miroir aux alouettes», pensa-t-elle, avec un sourire narquois. « Je n’ai nulle envie de ressembler à ce reflet mensonger et si lisse qu’il en est mortellement ennuyeux. »

Le long des couloirs, sous les voûtes d’ogive, elle rencontra d’autres curieux décidés à s’ouvrir aux conquêtes d’un Soi sans limite, pour être bien sûre de gravir tous les échelons de la société astère et de briller au sommet.

Une fois passée la galerie des flatteries en tous genres, elle trébucha bientôt devant un miroir qui lui renvoyait une image inattendue. Son reflet lui était familier, mais il avait les traits des filles du Sud à la peau brune. Ses cheveux étaient noir de jais, sa silhouette remodelée selon des normes qui lui étaient étrangères. Arielle en fut d’abord choquée, quoique fascinée.

« Et quoi, lui dit le reflet, cela te peine-t-il donc tant de retrouver dans la peau hâlée d’une fille du Sud ? » Arielle tenta de s’excuser, arguant qu’elle avait seulement été surprise, mais le reflet la dévisageait avec insistance. Il insinuait qu’elle était imprégnée de préjugés datant de l’époque lointaine où les peuples du Nord et du Sud s’étaient brouillés lors de la fondation antique de la ville. La honte s’empara de la jeune femme qui se prit à croire que la blancheur de sa peau était un crime en soi, autant que ses cheveux roux. Le reflet lui disait qu’elle aurait pu naître ailleurs, sous d’autres traits, et qu’elle aurait compris alors l’arrogance intrinsèque à cette nation dominatrice à laquelle elle appartenait. « Je ne suis qu’une fille de bergers », lança Arielle, que ce procès heurtait. « Je n’ai rien à voir avec les conquêtes et les crimes dont tu m’accuses. » Le reflet demeura interdit, prisonnier de ce miroir où il s’était laissé piégé au nom de l’injustice. Arielle lui tourna le dos avec le sentiment de manquer de compassion. Elle avait fait tout ce chemin pour se trouver elle-même et non pour être l’otage d’un reflet prisonnier de son amertume.

Toutefois, la pensée d’être elle aussi, peut-être, la victime d’une oppression, se fit un chemin dans son esprit tourmenté. Elle était née avec la peau blanche, elle n’en était pas moins une femme, et une femme pauvre. Que cherchait-elle ici dans ce palais des glaces, si ce n’était la révélation d’un Soi libre et détaché de toutes les entraves qui la tenaient à quai, quand elle rêvait de grand large ?

Elle déambula, un moment, d’un miroir à l’autre, partagée entre l’ivresse de la découverte et la déception de ne pas se trouver telle qu’elle l’espérait. A aucun moment, elle ne vit le maître des reflets orchestrant les jeux de miroirs. Elle était persuadée d’être la maîtresse de son destin, en quête de la vraie Arielle.

Et c’est là, au détour d’un méandre de ce gigantesque labyrinthe, qu’elle vit le reflet de cet homme aux cheveux roux, au regard franc, et aux yeux verts. Elle en eut le souffle coupé. C’était Elle. Ou plutôt, c’était ce Lui qu’elle pressentait depuis longtemps au plus profond de ses entrailles. Il incarnait tout ce qu’elle aspirait à être : il paraissait posé, serein, débarrassé de toutes ces peurs sourdes qui la faisaient douter d’elle-même depuis si longtemps. C’était comme une révélation. La pensée qu’il la regarde et l’attire à lui dans une douce étreinte ne l’effleura même pas. Elle savait qu’il était elle et qu’elle était lui.

Elle ferma les yeux et sentit une main se poser sur son épaule.

« Te voilà éveillée, Arielle. Tu as enfin trouvé ton « Soi », déclara une voix timbrée et presque autoritaire. « J’ai le pouvoir de te le donner aujourd’hui. Il te suffit de glisser dans le miroir translucide pour embrasser la nouvelle personne que tu es appelée à devenir ».

La tentation était extrême. Arielle aspirait de toutes les fibres de son corps à devenir ce « lui », qui n’avait pas encore de nom et qui semblait pouvoir lui ouvrir tous les possibles dont elle rêvait.

« Tu peux devenir ton propre créateur, dit la voix dans son dos. Tu te choisiras un prénom, tu deviendras lui et il sera toi. Tu forgeras son destin. A vous deux, vous serez ce que tu as toujours voulu être et que la nature t’a refusé. »

« Que dira ma famille ? » murmura Arielle tremblante, en se retournant pour regarder le Chambellan drapé dans sa duperie.

« Il faudra bien qu’ils acceptent que ton choix est le meilleur. Qui donc saurait mieux que toi ce qu’il te faut vraiment ? »

« Mais ils m’aiment…cela leur ferait mal »

« Vraiment ? »

Le chambellan la conduisit devant un miroir déformant qui lui fit voir et revisiter ses souvenirs d’enfance. Le miroir connaissait bien les failles de la mémoire humaine face à la souffrance et il savait combien il est aisé de tordre les souvenirs pour justifier les pires décisions et creuser des fossés entre les gens. Elle revit les disputes, les instants de grandes solitudes où ceux qui prétendaient l’aimer n’avaient pas su la rejoindre. Le miroir força le trait du pire en estompant les instants les plus heureux dans une sorte de brouillard qu’elle appelait « illusion ». Arielle se revit petite fille souffrante. Elle ne pouvait supporter ces images d’elle-même que lui renvoyaient ce corps, ce maintien, cette voix qu’elle ne supportait plus. Même les gestes les plus tendres de ses parents devenaient des pièges pour lui arracher la liberté qu’elle était sur le point de saisir, comme une héroïne, pour s’affirmer enfin.

« Ils sont des milliers dans ton cas, reprit le Chambellan, prisonniers des normes héritées d’un autre temps. Quel obscurantisme ! »

Et sans s’en rendre compte, l’amertume du reflet de la fille du Sud la saisit par un autre biais, non celui de sa couleur et de son origine, mais celui de ce corps de femme dans lequel elle était enfermée contre son gré. Femme, bergère, destinée à ramasser le crottin des moutons… Elle n’allait pas faire partie du troupeau et suivre passivement la voie tracée par sa naissance. Elle allait franchir les obstacles, se réaliser… Arielle avait raison sur un point. Elle était appelée à une destinée bien plus glorieuse que ce présent pénible qu’elle cherchait à fuir. Mais cet avenir ne se trouvait pas dans la révolte et les illusions d’Astériath. Il était, pour l’heure, au-delà de toute imagination.

« Passe la porte du Soi », murmura le Chambellan d’une voix suave qui paraissait suivre le fil de ses pensées.

La vive émotion que lui procurait cette révélation provoqua un vertige intense. Arielle avait besoin d’air. Qui était-elle ? Un reflet ? Y avait-il autant « d’Arielles » que de jeux de miroirs ?

Communauté d’Aedan, bonjour! Quête 3

Chapitre 4 Alauda

Alauda, « petite alouette », une Aria débordante de vie.

Ce chapitre a été assez difficile à écrire puisqu’il met en scène la chute tragique d’Alauda, une jeune Aria proche du roi au-delà des montagnes avec lequel elle a des liens si forts qu’ils sont ceux d’une relation rêvée entre un père bienveillant et une Aria qu’il considère comme sa fille. En tant que romancière, il m’était pénible de donner la vie à une jeune Aria féconde de vie et attachante et de devoir l’abîmer, en décrivant les mécanismes de sa perte, pour enfin la transformer en ce monstre cynique qu’elle devient au fil des chapitres et des livres. Et je me suis dite que nos éloignements, nos errances et nos rébellions sont aussi source de peine et de souffrance pour ceux qui nous ont donné la vie, aimé, laissé grandir. Pourtant, au commencement, il n’y avait aucune ombre au tableau… L’Aria grandit avec l’assurance parfaite d’être aimée.

Intriguée par le monde des hommes, elle demande la permission de porter au-delà des montagnes le chant d’éveil du printemps inspiré par la bienveillance du Souverain.

«  Qu’elle était belle et pure, Alauda, le jour où elle laissa derrière elle les vallées fertiles de sa patrie ! Le Souverain lui confia Adalwin, son fidèle coursier, afin qu’elle traverse les montagnes sans se fatiguer. L’herbe des prairies ondoyait sous la brise et les arbres frémissaient de plaisir à son approche, car elle était vive comme un ruisseau des collines et son chant était doux. » (p.53)

Comment décririez-vous Alauda lorsqu’elle se met en route ? Quelles sont ses motivations ? Comment comprend-elle son rôle ?

Vulnérable, mais pourtant invicible

« A l’approche de la frontière, elle sentit le vent fraîchir. Ce n’était plus le souffle bienveillant de son pays, mais un vent glacé qui venait de la plaine en aval. (…) Pour la première fois de sa longue vie, Alauda se sentit gagnée par un sentiment étrange qui lui glaçait le coeur et nouait ses entrailles. Elle était seule, loin de son peuple, loin de son roi. »(p.54)

Le sentiment de crainte qui pourrait l’envahir est refoulé par sa confiance. « Car j’emporte avec moi la chaleur de mon pays, car je porte sur moi l’empreinte de ma patrie. Dans le froid de l’hiver, je murmure un chant qui me vient de mon père et réveille le printemps ».

Alauda est de fait invulnérable. Du moins tant qu’elle demeure dans cette attitude de fidélité à son souverain. Lors de sa première rencontre avec le Félon, elle a le pouvoir de le repousser, aussi s’éloigne-t-il sans pouvoir lui faire de mal. Pourquoi ? Quels sont les garants de sa protection ?

Le Chant d’Alauda

https://youtu.be/i_6vroads3U

Du premier faux-pas au point de non-retour.

Mais vient le moment où Alauda, émue par la dévotion des hommes, s’attarde un peu trop longtemps… Son destin est sur le point de basculer. Cet échange avec le Félon illustre bien l’enjeu :

Alauda:- Je ne suis pas une traîtresse à la maison du roi. J’ai seuelement commis un écart de conduite, mais je compte rentrer à l’aube.

Le Prince Noir : – Bien sûr… Tu es venue chercher une dernière fois le frisson de la gloire. Oh Alauda, ce serait tellement dommage de t’en aller sans avoir goûté à l’adoration absolue…

Alauda : -Ils me vénèrent… Ils ne devraient pas, mais ils m’aiment comme si j’étais une déesse. »

Quels sont les choix qui vont la conduire à perdre la protection du roi et à se perdre ?

Quel sentiment la pousse à se laisser « voir » et convoiter ?

Si vous deviez définir par un mot la racine de sa chute, quel serait-il ?

Pouvez-vous voir une similitude entre la chute du Grand Chantre qui devient le Prince Noir ( Dubumaglos) et celle d’Alauda ? Et quelles sont leurs différence ?

Alauda aurait-elle pu se ressaisir et regagner sa patrie ? A quel moment son destin est-il joué ?

Qu’est-ce qui l’empêche de rentrer et de demander pardon au roi dans l’espoir de retrouver le Royaume de beauté ?

Alauda change de nom pour marquer le changement de son identité profonde. Le Félon lui donne le nom d’Archane. Le subtil désir d’être admirée, presque innocent la première fois où elle rencontre un regard admiratif, se mue en une soif de domination qui la ronge. Et son sentiment d’injustice après que le Félon l’ait abusée se transforme en une amertume source de violences.

Archane, Alauda des années après sa rébellion.

Dans l’intimité de votre jardin secret…

Dans l’intimité de votre jardin secret, vous pourriez prendre un moment pour réfléchir à ces mécanismes dans votre existence. Y a -t-il eu des blessures non guéries qui engendrent un peu d’amertume ? Vous arrive-t-il de prendre conscience que cette amertume vous contrôle par moments ? Y a t-il un besoin peut-être légitime, d’être reconnu(e) ? Ou même adulé(e), admiré(e) et que cela est devenu si important qu’il vous est nécessaire ? Et si vous pouviez rebrousser chemin et rentrer à la « maison », retrouver l’innocence perdue, non par un retour à l’enfance, mais par le pardon et la guérison intérieure ?

« On raconte qu’Archane ne s’est jamais remise de sa folie. Elle est déchirée entre la soif de domination et l’amertume d’avoir dilapidé son héritage pour une illusion. Quant à savoir si elle regrette l’Ancien et le royaume de beauté, je ne saurais le dire. Il y a là un mystère si noir que je ne puis le percer, Au-delà des montagnes, on a pleuré la mort d’Alauda, Mais Archane ne cessera jamais d’être une ennemie et je sais, pour ma part, quelle peut être sa cruauté ».

Empreintes amérindiennes

Bonjour tout le monde !

Le temps passe et je n’ai pas repris la plume ces dernières semaines, la vie familiale étant bien remplie ! Comme promis, je reviens ce soir sur les romans « amérindiens » avec quelques anecdotes personnelles qui trouvent leur écho dans les deux livres ; « Quand souffle l’Esprit sur la plaine » et « Des quatre vents souffle l’Esprit ». Comme souvent, lorsque j’écris un roman, la fiction se mêle à des éléments biographiques, d’une façon ou d’une autre.

Tout avait commencé dans ma prime jeunesse, avec un disque pour enfant que j’écoutais sur le vieux pick-up de mes parents. L’une des chansons mentionnait les différents peuples de la terre. La strophe qui marquait mon jeune esprit était celui qui parlait des Indiens chaussés de mocassins et marchant sur la piste de la vie. Quelque chose m’avait impressionné alors, sans que je ne puisse dire pourquoi. Comme tous les enfants, mon imaginaire était frappé par les Amérindiens et je passais des heures à jouer « aux Indiens » avec mes amis dans la forêt.

A l’adolescence, j’ai reçu un livre relatant la vie d’une jeune Kickapoo arrachée à sa réserve et confrontée au monde des Blancs. Le titre était « Vent-qui-pleure ». Au fil des pages, je l’ai suivie dans sa recherche et les méandres de son existence jusqu’à ce qu’elle découvre la vraie liberté et le pardon. A la même époque, au collège, mon enseignante d’histoire abordait la problématique des minorités ethniques aux États-Unis. Si les Amérindiens n’ont fait l’objet que d’une ou deux leçons, ce sont eux qui m’ont marquée en profondeur, dans ce statut « d’entre deux mondes » qui les caractérisent. Les moments de fractures entre une civilisation et une autre, semblent produire en moi une fascination que j’ai retrouvée dans mes recherches concernant l’érosion de l’Empire romain et le glissement vers le Haut Moyen-Âge. Dans les deux cas, les gens ont dû faire preuve de résilience quand leurs vies, leurs certitudes, ont été ébranlées par des changements souvent brutaux et la nécessité de s’adapter pour survivre.

Cette curiosité vient-elle du fait que ma propre vie a été marquée par de nombreux événements forts et inattendus, exigeant cette même résilience ? Ou ces récits sont-il pour moi des lieux d’identification et de ressources ? Probablement un peu des deux.

En tous les cas, c’est en 1988 que je foule, pour la première fois, le sol américain alors que je m’apprête à suivre une formation qui m’emmène à Hawaii puis au Japon. Je retrouve ma famille séjournant en Alabama. Nous passons quelques jours en Floride, dans les Everglades, avant de nous envoler pour les îles du Pacifique. Là, j’insiste pour que mon père m’emmène sur la réserve des Séminoles. Court passage sur un territoire indigène qui produit un écho intérieur indéfinissable. Mon père m’offre une paire de boucles d’oreilles amérindiennes en perles et aiguilles de porc-épique faites par une femme âgée au beau visage buriné.

Quelques années passent et je me marie. Le film « Danse avec les loups » réanime le feu qui couvait sous la cendres et touche particulièrement mon premier conjoint. De ce film magnifique et un peu romantique, naît un élan qui va nous amener à chercher comment servir ces peuples amérindiens.

En septembre 1993, nous nous envolons pour Denver avec la soif de découvrir les grandes plaines américaines et ses premiers habitants. Durant un mois, nous traversons les États-Unis de Denver au Dakota du Sud, où nous visitons la réserve de Pine Ridge (scène du premier roman), en poussant jusqu’à Crow Agency, dans le Montana. Puis nous descendons vers le Sud en passant par le Yellow Stone, le Wyoming et l’Utah, l’Arizona à deux pas de la frontière mexicaine avant de remonter à Pine Ridge où nous avons pleuré et prié sur le site de Wounded Knee.

Notre traversée des Black Hills m’a laissé un souvenir impérissable, comme cette fin d’après-midi où la lumière ambrée de septembre caressait les pentes boisées et la prairie ondulant sous la brise. J’aspirais à rencontrer des bisons et j’avais prié silencieusement pour en voir lorsque, au sommet d’un dos d’âne, nous vîmes cet immense troupeau paisible que je décris à travers le regard de Charlotte.

« …et ils se retournèrent au milieu d’un troupeau d’au moins deux cents têtes. Elle en eut le souffle coupé. Ils étaient là, paisibles, énormes pour la plupart, ces bisons sauvages qui peuplaient jadis les plaines du continent. Des mères allaitaient leurs petits veaux laineux, des mâles imposants mesuraient leur force. Leurs larges encolures arboraient une abondante fourrure presque noire et leurs têtes surmontées de cornes robustes gardaient cependant une expression pacifique, presque amicale, tant leurs regards étaient doux.

Les voyageurs demeurèrent là un long moment, émerveillés. Ils étaient spectateurs de la vie dans toute sa puissance et sa fragilité. De quelques bisons survivants aux massacres était descendu un troupeau qui n’avait pas de mémoire pour souffrir, seulement un appétit de vie reçu à l’aube du monde. Mais de qui ? »

Quand Charlotte se pose cette question, elle ignore que ses vacances vont être heurtées de plein fouet par un accident qui va la plonger dans un univers très différent du sien. Armée de ses bonnes intentions et de sa vision occidentale, humaniste, forgée par une enfance feutrée dans une famille bourgeoise et des études en sciences po, elle découvre une autre réalité. Sa vision du monde n’était pas la mienne, mais je suis passée moi aussi par les bancs de l’université de Lausanne et les cours de sociologie qui l’ont quelque peu formatée. Elle fait au moins preuve d’une ouverture d’esprit et d’une sensibilité louables qui vont lui attirer la sympathie de ses hôtes amérindiens. Mais il faudra la franchise de Sean, un jeune militant Lakota, pour lui faire prendre conscience de sa vision de l’Amérindien noble et proche de la nature aussi romancée et paternaliste que le Bon Sauvage de Jean-Jaque Rousseau.

Plongée dans l’univers de la réserve, avec ses bicoques déglinguées, les carcasses de voitures traînant auprès des maisons et la radio de Pine Ridge qui relie les membres de la tribu par les ondes, Charlotte rencontre des Lakotas de tous bords. Elle découvre la diversité de pensée, de croyance florissant sur le territoire des Lakotas. Je me suis largement inspirée de mes souvenirs pour décrire la vie sur la réserve et j’ai bien sûr complété mes connaissances par un bon nombre de lectures et de discussions avec mes amis amérindiens.

En effet, après notre voyage, nous avons cherché à approfondir nos connaissances et à créer des contacts. Après la naissance de nos trois enfants, nous repartons dans le Dakota du Sud pour dix jours de voyage et un rassemblement des peuples indigènes unis autour de la foi en Jésus-Christ.

Maoris de Nouvelle-Zélande, Aborigènes d’Australie, Amérindiens de nombreuses tribus des Etats-Unis et du Canada, Africains, Saamis de Finlande, tous ces gens étaient assemblés pour représenter leur culture et chercher ensemble comment panser les blessures laissées par les violences de la colonisation. Ce qui peut sembler un paradoxe, le fait qu’ils se soient assemblés en partageant une foi commune, apportée par les nations qui les ont colonisés, était précisément la source du mouvement de pardon et de guérison dont ils se réclamaient. Parmi eux, plusieurs sont devenus des amis. Nous les avons invités par la suite à venir dans nos pays pour devenir à leur tour des porteurs d’espérance et défricheurs de terre au sens spirituel.

Plusieurs nous ont quitté depuis, comme notre ami Richard Twiss, Lakota et fondateur du mouvement Wiconi. Tout récemment, c’est notre ami Bryan Bright Cloud, Apache et acteur dans le film Little Big Man, qui est passé sur l’autre versant du monde avec la ferme espérance qui était la sienne.

D’autres sont toujours actifs dans leurs communautés, comme Jonathan Maracle, Mohawk et musicien du groupe Broken Walls ou Robert Soto, Apache Lipan, pasteur et vice-président de sa tribu. J’ai réuni un peu de chacun d’eux dans ce roman sous les traits de Michael Yellow Eagle.

Le jour où Charlotte le rencontre pour la première fois, elle se retrouve embourbée avec Sean, après un dérapage peu contrôlé de leur vieille voiture, sur une route boueuse de la réserve au lendemain d’une nuit d’orage. (Cela aussi est inspiré d’une de nos aventures avec notre petite Ford Mustang de location.) « Un homme d’environ quarante-cinq ans ouvrit la porte du fourgon et en sortit avec une corde. Il était grand, foncé de peau. Ses cheveux longs étaient tressés. Il portait un chapeau de feutre noir, un gilet multicolore aux motifs amérindiens, un T-shirt noir, des jeans et une paire de baskets. » Passée la surprise de rencontrer ce pasteur atypique, Charlotte va peu à peu chercher à comprendre sa démarche.

Les semaines passées sur la réserve indienne vont lui en dévoiler toutes sortes de facettes bien différentes de ses préjugés et des images véhiculées par Hollywood. Elle se lie d’amitié avec Sean, ce garçon solitaire qui part en quête de vision et se prépare à la danse du soleil. Elle devient aussi l’amie de Kayla, la fille du pasteur, forte et fragile à la fois, et de June, qui tente d’oublier ses ennuis en s’ennivrant des vapeurs de solvants.

Prise dans les remouds de la vie de la réserve, elle part à la découverte du Montana et du Yellow Stone en suivant l’itinéraire de mon voyage. La traversée d’une route caillouteuse, sans eau, pour couper à travers les montagnes, est inspiré directement de notre aventure. «  La route était déserte. Juste au-dessus d’eux, un aigle décrivait des cercles dans le ciel.

-En voilà un qui guette une panne, dit Charlotte qui ne se sentait plus tellement rassurée à l’idée d’être perdus dans les montagnes, sans roue de secours et sans vivres.

– Mais non, dit Michael qui se voulait rassurant. Chez nous, un aigle qui plane est une image de la bienveillance du Créateur. Tu verras, on passera. »

Et bien cet aigle décrivait des cercles au-dessus de notre voiture dans les mêmes circonstances. C’est mon ami Dan LaPlante qui m’a appris, plus tard, ce que symbolise l’aigle . Je l’ai mis dans la bouche de Michael Yellow Eagle. De même, ces moments de partage ont largement inspiré ce que partage le personnage de ma fiction.

Bien des années ont passé depuis le jour où j’ai écrit ces deux romans. Nous avons espacé nos contacts avec nos amis amérindiens, car la vie nous menait vers d’autres priorités et le handicap de l’un de nos enfants ne nous permettait pas de songer à immigrer. Le décès de Richard Twiss avait interrompu une collaboration par-delà les océans. L’amitié demeurait, indéfectible, mais en arrière-plan.

Notre vie de famille a connu des épreuves difficiles et un divorce. Jamais je n’aurais imaginé vivre cela, et jamais je n’aurais imaginé non plus me lier d’une amitié particulièrement profonde avec l’un des amis du cercle des Apaches Lipans du Texas. Cette amitié s’est forgée autour de l’amour d’un peuple dans un moment où j’avais particulièrement besoin de soutien. Elle s’est surtout renforcée dans une démarche de foi commune et une vision qui nous a conduits à nous marier. L’humour de la vie veut que mon mari porte le prénom de Michael, comme dans le roman. De ses racines à la fois blanches et en partie indiennes, Michael a développé un attachement à la culture autochtone. Ses ancêtres ont compté des colons venus du pays de Galle, d’Irlande et de Hollande au cours des siècles, mais aussi des Amérindiens dont la mémoire a passé au travers des histoires de la famille. Il a acquis des connaissances et un savoir-faire qu’il aime partager aujourd’hui alors qu’il vit ici, avec nous, en Suisse. S’il n’a pas grandi sur une réserve, il a connu une enfance et une jeunesse assez semblable à celles de ces adolescents meurtris et sans espoir qui grandissent au sein de familles dysfonctionnelles et pauvres. Comme June et des milliers de jeunes sur les réserves, il a failli mettre fin à ses jours. La lame de rasoir était déjà sur les veines de son poignet, et il serait sans doute mort s’il n’était pas tombé inconscient à ce moment précis.

Il aura fallu de nombreux chemins de traverses et des voies sans issue pour qu’il trouve enfin « The good Road », non comme un code de conduite, mais dans une personne, Yeshua, chemin de guérison et de résurrection.

Et quand je repense à tout cela, et à la petite fille de cinq ans que j’étais, écoutant cette chanson sur le vieux pick-up de mes parents, cette strophe qui avait allumé une petite flamme qui ne devait jamais s’éteindre, je me dis que le Créateur connaît les chemins sur lesquels nous pouvons le suivre, malgré nos détours, nos échecs et nos tragédies. Il y a toujours de l’espoir « quand souffle l’Esprit sur la Plaine ».

Amérindiens: une Bible traduite par eux et pour eux.

Vous souvenez-vous de Charlotte, cette jeune étudiante en sociologie partie aux USA pour passer des vacances chez son oncle, à la frontière des terres indiennes du Dakota du Sud? Chaussées de ses sanchos et d’une chemise bigarrée, là voilà débarquée dans un univers bien différent de sa Suisse natale et de la bourgeoisie lausannoise à laquelle appartient sa famille.

Plutôt que l’héroïne de mes romans « Quand souffle l’Esprit sur la Plaine » et « Des quatre vents souffle l’Esprit » (voir sous la rubrique « autres romans de l’auteur »), Charlotte est ce personnage en recherche qui va, par la force des choses, aller à la rencontre d’une culture amérindienne qu’elle connaît peu. Son regard occidental, tout empreint de préjugés et de belles images un peu romantiques, va se confronter aux réalités plurielles du peuple Lakota. Au coeur de la réserve de Pine Ridge, où je suis allée à plusieurs reprises, elle se lie d’amitié avec des autochtones qui vont lui ouvrir de nouvelles perspectives, élargir sa vision humaine et spirituelle. Et puis elle fait cette rencontre des plus inattendues: Michael Yellow Eagle, un pasteur Lakota, vient bouleverser le préjugé malheureusement forgé par les épisodes les plus sombres d’une longue histoire de domination, selon lequel l’évangile est une arme de colonisation et d’aliénation culturelle utilisée par les Blancs. Les deux pieds ancrés dans le terroir et l’histoire de son peuple, les cheveux longs, une paire de jeans, une chemise indienne et sa Bible sous le bras, l’homme va faire découvrir à la jeune étudiante un Jésus tel qu’elle ne le connaissait pas.

La fiction de mon récit était profondément ancrée dans la réalité d’un mouvement de renouveau des Amérindiens qui se reconnaissent dans les « Jesus Followers ». J’y reviendrai dans un prochain post. Mais aujourd’hui, je voudrais vous présenter le travail extraordinaire de Terry Wildman, Ojibiway et Yaqui.

TerryWildman, traducteur de la First Nations Version

Ce dernier s’est donné pour ambition de proposer une traduction de la Bible en anglais qui rejoigne ses frères amérindiens dans leur expression culturelle. La particularité de cette « First Nations Version » (FNV) du Nouveau Testament tient dans le fait qu’il ne s’agit pas d’une traduction d’un texte dans un idiome indigène, mais bien d’une retranscription en anglais du texte biblique dans une expression proche de la pensée amérindienne.

Cela fait quelques années déjà que j’avais acquis sa retranscription de l’évangile de Luc et de l’Epître aux Ephésien. Je trouve que c’est une approche inspirante. Elle donne un relief différent au texte, tout en étant fidèle au contenu, ce qui permet de rafraîchir ma vision de textes connus. Dans un article daté du 3 septembre 2021, le magazine Christianity Today annonçait la publication de la traduction intégrale du Nouveau Testament.

Voulez-vous un petit avant-goût? « Le Grand Esprit aime ce monde d’humain si profondément qu’il a donné son Fils, le Fils unique qui le représente pleinement, Tous ceux qui mettent leur confiance en lui et dans son chemin n’iront pas vers une mauvaise fin, mais ils recevront la vie du monde à venir qui ne s’éteindra jamais, pleine de beauté et d’harmonie. » Vous l’avez reconnu? C’était le fameux verset de Jean 3.16 que vous avez lu au moins une fois dans votre vie:  » Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle ».

Terry Wildman explique que le concept de la vie éternelle est étanger aux cultures amérindiennes et qu’il fallait l’exprimer avec des mots qui fassent sens. J’ajouterai qu’en Europe, nous avons une vision souvent teintée de relents greco-romains d’une vie immortelle, mais éthérée, car nous passons à côté du sens de la vie abondante qui nous est promise. La version indigène du Nouveau Testament compte un bon nombre de textes comme celui-ci, rafraichissants et d’une grande profondeur. Ce que la Bible appelle le Royaume de Dieu, la FNV l’appelle la « Good Road » (Le Bon Chemin) en référence à la Red Road des Amérindiens.

La « Red Road » est un concept moderne, vaguement New Age, utilisé par certains Amérindiens pour évoquer un bon chemin de vie ou le retour à un équilibre lorsqu’on se libère d’addictions telles que l’alcool ou l’usage de drogues. Des valeurs de droiture, de solidarité, de partage et de respect y sont attachées. En ce sens, la « Red Road » a des lignes de convergence avec l’enseignement du Christ. Mais à la différence de ce dernier, le pardon est le grand absent, comme me le faisait remarquer mon mari, Michael Clark. C’est une ligne de conduite honorable, qui repose uniquement sur les efforts humains, forcément limités. Dans son adaptation de l’évangile de Luc, chapitre 17, verset 20 et 21, voici comment Terry Wildman rapporte les paroles de Jésus appelé « Creator set free », « Le Créateur libère », selon l’étymologie du nom hébreux Yeshua (Jésus):  » Le Bon Chemin (Good Road) du Créateur n’est pas ce à quoi vous vous attendez. Il ne viendra pas avec les signes extérieurs que vous recherchez. Vous aurez besoin d’yeux nouveaux pour le voir. Personne ne dira: « Il est ici  » ou « nous l’avons trouvé! » ou « Regardez, il est là-bas! ». Car le bon chemin du Créateur est déjà ici, en moi, alors que je marche parmi vous. »

Quand on lui demande ce que représente pour lui son adaptation de la Bible, Terry Wildman répond ceci: « Nous croyons que c’est un don, non seulement pour notre peuple amérindien, mais aussi un don de notre peuple indigène à la culture dominante. Nous croyons que c’est une manière fraîche pour les gens d’expérimenter tout à nouveau le récit depuis une perspective amérindienne. » Dans mes contacts avec des amis travaillant pour la traduction de la Bible dans les 75 idiomes parlés au Mexique, j’ai appris à quel point il est plus facile pour une personne autochtone de s’approprier un message quand il est exprimé dans sa langue maternelle ou dans une expression qui rejoint sa culture.

Mais l’inverse est aussi vrai: pour nous qui sommes habitués à nos traductions classiques, il est enrichissant de découvrir les textes dans le contexte culturel et spirituel du judaïsme. La Thora et les évangiles ont été écrits par des Juifs. Si la » First Nation Version » est un outil précieux, elle ne peut néanmoins se substituer au texte original sans courir le risque de couper la Bonne Nouvelle de ses racines hébraïques. Par contre, par sa narration particulière à une société tribale, elle met en relief les similitudes avec une autre société tribale qu’était le peuple d’Israël. A découvrir sur www.firstnationsversion.com

Dilico, entre mythes et quête d’un paradis perdu.

IIIe partie du thème réalité versus monde virtuel

Bonjour,

Pour cette troisième et dernière partie du thème consacré au rapport entre réalité et imaginaire, je vous invite à suivre Dilico, le jeune conteur originaire du royaume d’Illiac et narrateur de la deuxième partie des Fils d’Orbios. Formé par son maître Dallo, aveugle mais d’une grande clairvoyance, Dilico entreprend le voyage qui le mène en Hautes Landes auprès du peuple dissident d’Alaunos. Ce dernier avait conclu jadis une alliance avec le Souverain des terres immortelles. Dilico est résolu à découvrir Aiucumba, la Combe d’éternité, qui a vu la naissance d’Orbios et de Sentice, les premières créatures du Souverain bienveillant. Ce paradis perdu par leur obstination à écouter le Félon plutôt que leur père, était une terre abritée et luxuriante. Son souvenir laisse dans le cœur des hommes une indicible tristesse.

Dilico entreprend une exploration des Hautes Landes en se basant sur le descriptif des anciens chants et poèmes relatés par les scribes depuis la nuit des temps. Mais après de longues recherches infructueuses, il commence à perdre espoir quand il découvre l’entrée du gouffre de Berreth Um, l’antre d’une sorcière bannie par le peuple des Hautes Landes. Cette dernière l’assure que le paradis perdu d’Aiucumba existe bel et bien et qu’elle a le moyen de l’y faire entrer, moyennant sa bourse. Méfiant, Dilico l’interroge tout en goûtant à la soupe de champignons que lui sert la maîtresse des lieux.

Une fois franchie la porte de ce monde hors du temps, Dilico est en extase : « Les couleurs vives de ce monde enchanteur m’éclaboussaient les yeux. Les chants d’oiseaux tombaient en pluie comme autant de gouttes scintillantes que je recueillais dans mes paumes ouvertes. Comme je comprenais le regret d’Orbios et de Sentice ! (…) Je me laissais glisser dans les herbes hautes et m’abandonnais à la caresse du vent sur ma peau nue. Sous une lune bleue, les joncs frissonnaient doucement. J’étais l’un d’eux. J’entendais leur musique, je la comprenais. Elle me transperçait l’âme. J’étais entre douleur et ravissement, J’étais le ruisseau qui s’écoule et qui s’oublie, le cerf dont le brame enveloppe la nuit, J’étais la libellule à fleur d’eau, le loup hurlant solitaire, le roi d’un monde sans ennemi . » Mais soudain son pouls s’accélère, son corps s’engourdit. Dilico est poussé vers la sortie et s’éveille dans la caverne nauséabonde de la sorcière de Berreth Um. « Était-ce réel ? », demande-t-il ? « Tu l’as vécu, c’est donc réel », répond la vieille ensorceleuse. Dilico comprend rapidement qu’il a été le jouet d’une illusion magnifique produite par les champignons hallucinogènes qu’il a payés de sa bourse. L’attraction est si forte qu’il pourrait se laisser prendre à la dépendance de ce voyage, mais son bon sens lui commande de fuir pour ne pas finir comme l’une de ces épaves qui vient mendier un voyage illusoire à l’entrée de la grotte.

«  Le retour avait un goût amer, car j’étais profondément déçu de n’avoir rien trouvé d’autre qu’un reflet du monde que je cherchais. Mais il fallait se soumettre à l’évidence : le seul moyen de combler ce vide immense d’une âme inassouvie était de se procurer du rêve, sans perdre pied.  (…) J’allais me rendre maître de mes rêves et en tirer profit. J’allais étudier les mythes des Hautes Landes pour ce qu’ils étaient : des fables fantastiques, irréelles, mais si belles qu’il valait la peine de faire semblant d’y croire.»

C’est sur ce constat triste et cynique que Dilico repart sans intention de ne jamais revenir en Hautes Landes.

Quelles sont nos aspirations profondes ? Notre soif de reconnecter avec la conviction intime d’un paradis perdu, d’un lieu de sécurité et de beauté pure qui puisse répondre à cette faim existentielle? Dilico, déçu de ne pas avoir découvert Aiucumba en conclut que cette terre appartient aux fables des scribes eux-mêmes mystifiés ou créateurs de mythes.

Où en suis-je dans ma quête de sens ? Y aurait-il une réalité qui puisse combler mon cœur profond ? Une sorte de Combe d’éternité, dont je porte l’empreinte sans l’avoir jamais connue ?Suis-je désabusé, fatigué par des années de recherches sans réponse ?

C’est pourtant un épisode marquant qu’il a vécu à son arrivée en Haute Landes qui va rappeler à Dilico qu’il existe bien une réalité à découvrir. Sa déception avait presque étouffé la force de ce qu’il avait vu de si près. A bien y réfléchir, nous lui ressemblons parfois. Nous sommes les témoins de l’irruption du surnaturel et de la vérité qui vient d’une dimension autre, éternelle et profondément bienveillante et nous doutons d’elle quand la réalité matérielle de ce versant du monde est par trop oppressante. Heureusement, Dilico se remettra en marche, trois sans plus tard, pour découvrir qu’il se trompe de quête, en fouillant le passé, mais que la réalité est infiniment plus belle, plus puissante et plus proche qu’il ne se l’imagine pour l’heure. Cette réalité capable d’assouvir son âme assoiffée d’éternité aura un nom et un visage. C’est une personne, non un paradis perdu. N’est-il pas temps de se remettre en route, avec lui ? De sortir de nos cavernes et de leurs illusions pour partir à sa recherche ? Et comment reconnaître, entre les mythes et les légendes, les traditions culturelles et spirituelles, celle qui saura ouvrir le passage vers les terres de beauté ? « L’univers a l’accent de la vérité chaque fois que vous le mettez loyalement à l’épreuve », écrivait CS Lewis.

Même s’il est encore loin de trouver la raison de sa quête, Dilico va poursuivre ses recherches, se tromper, persévérer jusqu’au jour où il saura qu’il a trouvé ce qu’il cherchait depuis toujours, non dans un monde de substitution, mais bien dans sa réalité.

Prochainement, je reprendrai chronologiquement certains des thèmes de la trilogie fantastique pour poser quelques balises aux compagnons de la Communauté d’Aedan.

Paix et Bienfaits !

Mondes virtuels versus réalité, partie II

Bonjour,

Pour faire suite à l’article « Le récit épique/ fantastique comme une quête pour appréhender la réalité, je reviens comme annoncé, sur les échappées belles ou échappatoires à la réalité. Vous l’aurez compris, tout dépend du point de vue où l’ont se place, la visite d’un univers différent du nôtre suscite des réactions contrastées. Du point de vue artistique, l’envolée imaginaire, poétique, est le signe d’un esprit fécond, qui ne se soumet pas aux règles rigides d’une société par trop régulée et perçue comme monotone ou comme lieu de souffrance. De Baudelaire et ses Fleurs du mal aux groupes de musique psychédélique, de nombreux artistes s’extirpent de la réalité quotidienne et recourent parfois aux drogues pour exacerber leurs sens et leur créativité. C’est aussi Peter Pan, l’orphelin meurtri, qui refuse de grandir et se réfugie dans le Pays imaginaire, un métavers peuplé de pirates et d’enfants perdus, où la seule règle est de ne pas grandir. On parle d’ailleurs du syndrome de Peter Pan pour évoquer cette esquive de la réalité et du monde des adultes.

Et ces derniers, justement, s’inquiètent des fuites de l’adolescent dans ces univers de rêve souvent chronophages et peuplés d’illusions. Il faut, comme Wendy qui prend conscience qu’elle doit désormais se préparer à sa vie de femme, revenir du Pays imaginaire et ne garder au fond de soi que ces quelques grains de poudre de fée pour oser rêver, de temps en temps.

Jusque-là, tout le monde s’entend ou presque pour dire que l’imaginaire participe à la construction de l’enfant, mais qu’il lui faut en même temps apprendre à se développer dans le monde réel.

Or c’est au moment où se créée une dépendance au monde parallèle que survient le problème. Jusqu’à maintenant, les dérives étaient minoritaires. L’addiction aux jeux et leurs univers fantastiques, l’usage de drogues vous projetant dans un voyage étourdissant suivi d’un retour brutal, tout ceci restait en marge de l’échappée divertissante à laquelle nous avons tous goûté. Mais le monde change… Facebook, rebaptisée Meta, travaille d’arrache-pied à la construction d’un métavers (ou metaverse) qui devrait vous permettre de mener une vie numérique parallèle à votre vie objective. Il suffira d’enfiler votre casque de réalité virtuelle et vous voilà projeté dans un ailleurs qui n’a plus grand chose à voir avec votre petit deux pièces donnant sur une rue bruyante.

Vous pourrez créer votre univers de rêve, la maison de bord de mer dont vous rêvez, et c’est votre avatar, que vous aurez soigneusement configuré, qui vous permettra de rencontrer des amis, partir pour une escapade virtuelle en plein confinement, et passer un entretien d’embauche dont l’issue sera, elle, bien réelle. Vous ferez du commerce, proposerez des produits à la vente avec un revenu concret. Si vous tombez amoureux dans le métavers, vous aurez le choix de poursuivre votre histoire parallèle, peut-être en marge de votre vie de famille réelle, ou de franchir le pas d’une rencontre en personne. Vous saisissez l’enjeu ? Y aura-t-il encore de vie réelle, objective ou les deux univers seront-ils à ce point entremêlés que la ligne entre imaginaire et réalité sera de plus en plus floue ? Pour Fanny Parise, anthropologue et chercheuse associée à l’université de Lausanne, le curseur de la vie réelle se déplace inéluctablement vers le numérique. « Pour l’individu, le metaverse va créer une extension de soi dans le virtuel. Toute la question sera, alors, de trouver une harmonie entre nos différentes identités. Certains, par exemple, pourraient très bien se retrouver bloqués entre une réalité qui ne leur convient pas et un monde virtuel qu’ils préfèrent, » explique-t-elle dans une interview accordée à Libération. https://www.liberation.fr/economie/economie-numerique/ce-qui-minquiete-cest-que-le-metaverse-soit-preempte-par-des-entreprises-20210814_BMASKRPFF5HQLC7Z5FWOK6UOJI/

Le Dr David Reid, professeur d’Intelligence artificielle et d’informatique spatiale à l’universté « Hope » de Liverpool, est très clair à ce sujet : « Parce que si vous réfléchissez à la manière dont cela fonctionne, le but ultime du métavers n’est pas simplement la réalité virtuelle, affirme-t-il, ni une réalité augmentée, c’est une réalité mixte. C’est la fusion du digital et du monde réel. Finalement, ce mélange risque d’être si bon et si envahissant qu’on ne pourra plus discerner ce qui est virtuel ou réel. » https://techxplore.com/news/2021-11-metaverse-poses-dangers-academic.html

Si les possibilités technologiques fascinent et semblent en effet apporter certaines réponses à des situations d’isolement telles que nous les avons connues, elles posent bon nombre de questions à vous donner le vertige, au point que certains psychologues et politiques souhaitent ne jamais voir se réaliser de tels projets. Les prémisses de ce genre de tentatives connaissent, hélas, déjà des dérives. Le métavers en construction de Mark Zuckerberg n’en est encore qu’à des balbutiements, mais avec les avancées phénoménales de l’intelligence artificielle (IA), la frontière entre notre réalité et le monde virtuel qui verrait le jour pourrait modifier en profondeur notre rapport à la vie, à nous-mêmes et aux autres. Le Dr David Reid estime que l’impact du métavers sera comparable à celui des avancée de l’IA .

Sans entrer trop trop avant dans les projections d’avenir, mettez ces possibilités en lien avec le « Great Reset » et la quatrième révolution industrielle, et vous verrez les effets tentaculaires qui pourraient en découler. Si notre société devait passer par des temps difficiles, que ce soit sur le plan économique, politique ou autres, et que la réalité devienne trop pénible, avec de possibles pertes de liberté, les métavers tomberaient à pic pour divertir la population, endormir les consciences et offrir cet « opium du peuple » que Marx attribuait alors à la religion. Le père du marxisme reprochait aux religions d’endormir les masses par des promesses de félicité éternelle alors qu’il appelait de ses vœux la révolte ouvrière. Demain, « l’opium » distillé par la réalité virtuelle offrira une sorte de satisfaction immédiate. Cela suffira-t-il à garder les foules sous contrôle, comme le pain et les jeux de l’Empire romain ? Ou vivrons-nous les révoltes sociales à la fois dans le monde réel et le métavers ? Paradoxalement, cet opium virtuel risque bien de détourner l’attention des questions spirituelles et de leur portée éternelle, qui, n’en déplaise à Karl et ses héritiers spirituels, sont les vrais enjeux de l’humanité . Qu’en sera-t-il des croyances ? De la foi ? Y aura-t-il des adhésions idéologiques ou spirituelles dans un monde numérique qui auront le pouvoir de transformer un avatar sans toucher l’être qui l’anime ? Y aura-t-il des pêcheurs d’hommes dans le métavers et leurs églises virtuelles ? Quels gourous, quels chefs politiques promettront le salut à des foules d’avatars galvanisés tandis que l’homme ou la femme réels, happés par une réalité virtuelle, passeront leur existence loin des vrais enjeux, des choix à ne pas manquer, loin de leur prochain, loin de leur Créateur ?

Mon prochain post vous emmènera, sur les traces de Dilico, en quête de la terre perdue d’Aiucumba, ( les Fils d’Orbios). A la recherche d’un paradis perdu, le jeune barde va tenter de démêler le mythe de la réalité, le réel du virtuel. Et il nous emmènera, à travers son questionnement, vers une prise de conscience qui va transformer sa vie.

Le récit épique / fantastique comme une quête pour appréhender notre réalité.

Mondes virtuels versus réalité Partie I

« Mais maintenant je voyais cette ombre éclatante sortir du livre et planer sur le monde réel, transformant toutes les choses ordinaires tout en demeurant elle-même inchangée. Ou plus exactement, je voyais les choses ordinaires attirées par l’ombre éclatante. » CS Lewis, Supris par la Joie, à propos des voyages d’Anodos, « Phantastes, a faerie Romance de George Mc Donald.

Depuis toujours, l’être humain a eu besoin d’histoires, de fables, de contes et de merveilleux. Chaque culture est riche en récits fondateurs et bien souvent avec une portée symbolique importante. L’histoire ancrée dans l’imagination joue plusieurs rôles: elle divertit d’une part, et permet, d’autre part, de donner un sens à la réalité bien complexe qui nous entoure.

Divertir, éthymologiquement parlant, fait réflérence à la diversion de l’esprit qui trouve une échappatoire à la réalité. La valeur symbolique, quant à elle, comprend un aspect didactique. Les cultures tribales racontaient des histoires aux enfants pour transmettre un sens, une vision de la vie et préparer leurs esprits à adhérer aux valeurs communes.

On trouve également, dans la Bible, les nombreuses paraboles laissées par Jésus, avec une intention de faire réfléchir, d’illustrer une vérité spirituelle, mais de la laisser suffisamment ouverte pour que l’auditeur doive faire un effort afin de se l’approprier.

Le genre fantastique oscille entre ces deux pôles, celui du divertissement qui extrait momentanément le lecteur d’une réalité parfois monotone pour lui ouvrir un univers, un metavers dirons-nous aujourd’hui, qui lui permette de se projeter dans une réalité parallèle. Les jeux en ligne sont venus s’ajouter à la lecture et permettre aux joueurs de devenir les artisans de leur univers parallèle.

A l’époque de CS Lewis déjà, le spleen de l’adolescent en quête de merveilleux travaille ce jeune homme déraciné de sa verte Irlande et confiné entre les murs d’un internat. Dans son livre « Surpris par la joie », l’écrivain se souvient de sa recherche de merveilleux et du plaisir addictif qu’il trouve à ses échappées littéraires. Mais il fait aussi le constat du retour cruel à une réalité qui le blesse encore davantage. « Jusqu’alors, chaque visite de la Joie avait fait du monde ordinaire un désert momentané. Le premier contact que je reprenais avec la terre était presque toujours meurtrier. Même losrque des nuages ou des arbres avaient été à l’origine de la vision, ils avaient jusqu’alors servi seulement à me rappeler un autre monde, et je n’avais pas aimé me retrouver dans le nôtre. » Cette perception, nous l’avons tous vécue quel que soit notre âge et les moyens d’évasion à notre portée. Je reviendrai d’ailleurs sur ce sujet dans un prochain post en lien avec les Fils d’Orbios (La Communauté d’Aedan).

Mais un jour, le jeune Lewis entre en contact avec un livre apparemment proche de ceux de Malory, Spenser, Morris et Yeats qu’il affectionne. Il s’agit d’un conte fantastique écrit par le révérend et romancier Georges McDonald, qui eut à son époque un retentissement comparable à Charles Dickens. A la différence des autre oeuvres dont Lewis était féru, ce livre était imprégné de valeurs positives allant bien au-delà de l’héroïsme, de la bravoure et de la beauté. Son auteur avait voulu transmettre quelque chose que le jeune Lewis allait pleinement comprendre plus tard, tout en étant profondément influencé par ce qu’il lisait. « Les aventures, les bois et forêts, les spectres ennemis, les dames bonnes ou mauvaises, que je découvrais dans ce roman étaient suffisamment voisins de l’imagerie à laquelle j’étais habitué pour m’entraîner sans que je perçoive un changement quelconque, écrit CS Lewis (…) Mais dans un autres sens, tout avait changé. Je ne connaissais pas encore (et je mis du temps avant d’apprendre) le nom de cette chose nouvelle, de cette ombre scintillante qui planait sur les voyages d’Anodos. Je le connais maintenant. C’était la sainteté. »

Le jeune Lewis expérimente alors la présence de la Joie comme quelque chose qui se tient près de lui et l’appelle. La beauté de ce qu’il lit, loin de le laisser désenchanté au retour à la réalité, vient embellir celle-ci, l’appeler à « être », à voir le monde avec des yeux nouveaux.

« Mais maintenant je voyais cette ombre éclatante sortir du livre et planer sur le monde réel, transformant toutes les choses ordinaires tout en demeurant elle-même inchangée. Ou plus exactement, je voyais les choses ordinaires attirées par l’ombre éclatante. Unde hoc mihi? Au milieu de mes infamies, dans l’ignorance alors invincible de mon intelligence, tout cela m’était donné sans l’avoir demandé, sans même y avoir consenti. Cette nuit-là mon imagination fut, en un certain sens, baptisée; pour le reste de ma personne, il fallut, naturellement, plus de temps. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui m’attendait lorsque javais acheté Phantastes,» écrit-il encore.

La puissance du récit imaginaire est bien réelle et peut marquer profondément l’esprit pour le meilleur ou le pire, bien entendu. Ce genre littéraire, resté longtemps l’apanage des Anglos-saxons, s’est répandu en francophonie avec le succès rencontré par les oeuvres de Tolkien (Le Seigneur des Anneaux, le Silmarilion) et la série de Narnia écrite par CS Lewis et dont on comprend bien la portée en lisant ses propos. Il s’adresse d’ailleurs aussi aux lecteurs adultes dans d’autres romans, comme la Trilogie cosmique pour n’en citer qu’un.

Les rayons des librairies sont se garnis de centaines de livres fantastiques et les jeux en ligne ne sont pas en reste. Dans ma modeste démarche d’auteur, c’est bien la vision de Lewis qui m’anime. La trilogie du Royaume au-delà des montagnes permet de rejoindre cette soif d’aventure épique et de merveilleux tout en proposant un reflet de notre réalité. Toi, le lecteur, tu peux devenir l’un des héros de ton histoire, à la suite de Joachim, Vanya, Dilico, Elanis, Gweled ou Ninatis. Le retour à la réalité , je l’espère, sera enthousiasmant, porteur de défis, et interpellant.

A l’image du lecteur de l’épilogue du Royaume au-delà des Montagnes, tu seras peut-être tenté de suivre Joachim sur l’autre versant du monde, à la frontière des terres immortelles. Et comme lui, te dire qu’il n’y a rien de passionnant autour de toi, rien qu’une ville ordinaire, sans Roi ni royaume; rien hormis ce décor quotidien, cette inertie. Inertie… c’était là le sentiment précis de Joachim à l’aube de sa quête.

Alors si mon récit t’invite à te mettre en route, ou à retrouver les forces pour ton chemin de vie, s’il crée une étincelle, un désir de partir à la découverte du Royaume au-delà des montagnes, j’en serai heureuse.