Mondes virtuels versus réalité, partie II

Bonjour,

Pour faire suite à l’article « Le récit épique/ fantastique comme une quête pour appréhender la réalité, je reviens comme annoncé, sur les échappées belles ou échappatoires à la réalité. Vous l’aurez compris, tout dépend du point de vue où l’ont se place, la visite d’un univers différent du nôtre suscite des réactions contrastées. Du point de vue artistique, l’envolée imaginaire, poétique, est le signe d’un esprit fécond, qui ne se soumet pas aux règles rigides d’une société par trop régulée et perçue comme monotone ou comme lieu de souffrance. De Baudelaire et ses Fleurs du mal aux groupes de musique psychédélique, de nombreux artistes s’extirpent de la réalité quotidienne et recourent parfois aux drogues pour exacerber leurs sens et leur créativité. C’est aussi Peter Pan, l’orphelin meurtri, qui refuse de grandir et se réfugie dans le Pays imaginaire, un métavers peuplé de pirates et d’enfants perdus, où la seule règle est de ne pas grandir. On parle d’ailleurs du syndrome de Peter Pan pour évoquer cette esquive de la réalité et du monde des adultes.

Et ces derniers, justement, s’inquiètent des fuites de l’adolescent dans ces univers de rêve souvent chronophages et peuplés d’illusions. Il faut, comme Wendy qui prend conscience qu’elle doit désormais se préparer à sa vie de femme, revenir du Pays imaginaire et ne garder au fond de soi que ces quelques grains de poudre de fée pour oser rêver, de temps en temps.

Jusque-là, tout le monde s’entend ou presque pour dire que l’imaginaire participe à la construction de l’enfant, mais qu’il lui faut en même temps apprendre à se développer dans le monde réel.

Or c’est au moment où se créée une dépendance au monde parallèle que survient le problème. Jusqu’à maintenant, les dérives étaient minoritaires. L’addiction aux jeux et leurs univers fantastiques, l’usage de drogues vous projetant dans un voyage étourdissant suivi d’un retour brutal, tout ceci restait en marge de l’échappée divertissante à laquelle nous avons tous goûté. Mais le monde change… Facebook, rebaptisée Meta, travaille d’arrache-pied à la construction d’un métavers (ou metaverse) qui devrait vous permettre de mener une vie numérique parallèle à votre vie objective. Il suffira d’enfiler votre casque de réalité virtuelle et vous voilà projeté dans un ailleurs qui n’a plus grand chose à voir avec votre petit deux pièces donnant sur une rue bruyante.

Vous pourrez créer votre univers de rêve, la maison de bord de mer dont vous rêvez, et c’est votre avatar, que vous aurez soigneusement configuré, qui vous permettra de rencontrer des amis, partir pour une escapade virtuelle en plein confinement, et passer un entretien d’embauche dont l’issue sera, elle, bien réelle. Vous ferez du commerce, proposerez des produits à la vente avec un revenu concret. Si vous tombez amoureux dans le métavers, vous aurez le choix de poursuivre votre histoire parallèle, peut-être en marge de votre vie de famille réelle, ou de franchir le pas d’une rencontre en personne. Vous saisissez l’enjeu ? Y aura-t-il encore de vie réelle, objective ou les deux univers seront-ils à ce point entremêlés que la ligne entre imaginaire et réalité sera de plus en plus floue ? Pour Fanny Parise, anthropologue et chercheuse associée à l’université de Lausanne, le curseur de la vie réelle se déplace inéluctablement vers le numérique. « Pour l’individu, le metaverse va créer une extension de soi dans le virtuel. Toute la question sera, alors, de trouver une harmonie entre nos différentes identités. Certains, par exemple, pourraient très bien se retrouver bloqués entre une réalité qui ne leur convient pas et un monde virtuel qu’ils préfèrent, » explique-t-elle dans une interview accordée à Libération. https://www.liberation.fr/economie/economie-numerique/ce-qui-minquiete-cest-que-le-metaverse-soit-preempte-par-des-entreprises-20210814_BMASKRPFF5HQLC7Z5FWOK6UOJI/

Le Dr David Reid, professeur d’Intelligence artificielle et d’informatique spatiale à l’universté « Hope » de Liverpool, est très clair à ce sujet : « Parce que si vous réfléchissez à la manière dont cela fonctionne, le but ultime du métavers n’est pas simplement la réalité virtuelle, affirme-t-il, ni une réalité augmentée, c’est une réalité mixte. C’est la fusion du digital et du monde réel. Finalement, ce mélange risque d’être si bon et si envahissant qu’on ne pourra plus discerner ce qui est virtuel ou réel. » https://techxplore.com/news/2021-11-metaverse-poses-dangers-academic.html

Si les possibilités technologiques fascinent et semblent en effet apporter certaines réponses à des situations d’isolement telles que nous les avons connues, elles posent bon nombre de questions à vous donner le vertige, au point que certains psychologues et politiques souhaitent ne jamais voir se réaliser de tels projets. Les prémisses de ce genre de tentatives connaissent, hélas, déjà des dérives. Le métavers en construction de Mark Zuckerberg n’en est encore qu’à des balbutiements, mais avec les avancées phénoménales de l’intelligence artificielle (IA), la frontière entre notre réalité et le monde virtuel qui verrait le jour pourrait modifier en profondeur notre rapport à la vie, à nous-mêmes et aux autres. Le Dr David Reid estime que l’impact du métavers sera comparable à celui des avancée de l’IA .

Sans entrer trop trop avant dans les projections d’avenir, mettez ces possibilités en lien avec le « Great Reset » et la quatrième révolution industrielle, et vous verrez les effets tentaculaires qui pourraient en découler. Si notre société devait passer par des temps difficiles, que ce soit sur le plan économique, politique ou autres, et que la réalité devienne trop pénible, avec de possibles pertes de liberté, les métavers tomberaient à pic pour divertir la population, endormir les consciences et offrir cet « opium du peuple » que Marx attribuait alors à la religion. Le père du marxisme reprochait aux religions d’endormir les masses par des promesses de félicité éternelle alors qu’il appelait de ses vœux la révolte ouvrière. Demain, « l’opium » distillé par la réalité virtuelle offrira une sorte de satisfaction immédiate. Cela suffira-t-il à garder les foules sous contrôle, comme le pain et les jeux de l’Empire romain ? Ou vivrons-nous les révoltes sociales à la fois dans le monde réel et le métavers ? Paradoxalement, cet opium virtuel risque bien de détourner l’attention des questions spirituelles et de leur portée éternelle, qui, n’en déplaise à Karl et ses héritiers spirituels, sont les vrais enjeux de l’humanité . Qu’en sera-t-il des croyances ? De la foi ? Y aura-t-il des adhésions idéologiques ou spirituelles dans un monde numérique qui auront le pouvoir de transformer un avatar sans toucher l’être qui l’anime ? Y aura-t-il des pêcheurs d’hommes dans le métavers et leurs églises virtuelles ? Quels gourous, quels chefs politiques promettront le salut à des foules d’avatars galvanisés tandis que l’homme ou la femme réels, happés par une réalité virtuelle, passeront leur existence loin des vrais enjeux, des choix à ne pas manquer, loin de leur prochain, loin de leur Créateur ?

Mon prochain post vous emmènera, sur les traces de Dilico, en quête de la terre perdue d’Aiucumba, ( les Fils d’Orbios). A la recherche d’un paradis perdu, le jeune barde va tenter de démêler le mythe de la réalité, le réel du virtuel. Et il nous emmènera, à travers son questionnement, vers une prise de conscience qui va transformer sa vie.