La Porte du Soi: Chapitre un

Inspirée de l’univers fantastique et allégorique du Royaume au-delà des montagnes, cette nouvelle aborde la question de l’identité profonde à travers plusieurs prismes, notamment la pensée woke, le transhumanisme et plus particulièrement la transidentité. Touchée de très près par cette question dans mon entourage, j’ai mis du temps à la publier sur ce blog et je l’ai écrite avec mon cœur, ma souffrance et mon espérance. Je prie qu’elle puisse toucher ceux qui en ont besoin.

Chapitre un: Le labyrinthe aux reflets de soi

Le dédale de glaces offrant des jeux de miroirs n’en finissait plus. Sous les arches gothiques, entre les nervures de pierres entrelacées, Arielle découvrait son reflet d’une précision étonnante. La qualité du verre était au-delà de tout ce qu’elle avait pu contempler jusqu’ici. Mais en Astériath, le palais du Grand Chambellan était connu des lieues à la ronde pour son luxe et ses innovations ingénieuses. La clarté de son image était, pour la jeune femme, source d’émerveillement autant que de confusion. Dans les méandres de ce palais des glaces, son reflet lui était renvoyé de mille manières, toutes différentes, si bien qu’elle éprouvait à la fois la sensation délicieuse d’être au seuil de possibilités infinies et l’angoissant vertige d’oublier qui elle était vraiment.

Et là, précisément, était toute la question.

Elle avait quitté son petit village de pêcheurs surplombant les falaises des Côtes Blanches, pour se rendre dans la grande cité médiévale d’Astériath. Laissant ses troupeaux de moutons, sa quenouille et la famille qui l’avait vue grandir, la jeune femme avait rassemblé ses maigres économies pour entreprendre ce voyage dont elle attendait une révélation. La renommée de la cité s’était frayée un chemin à travers les tavernes, les villages et les ports marchands, pour échouer sur les rivages de ce pays. Ses habitants perpétuaient, depuis la nuit des temps, les gestes immuables de ce peuple de pêcheurs et de bergers. Elle avait entendu dire que la grande cité, malgré ses ombres et ses embûches, resplendissait telle un flambeau lumineux, de par sa richesse, son faste et une impression de liberté. Quiconque se voulait éveillé devait s’y rendre.

Éveillé… le mot était tombé dans une oreille attentive et il avait résonné jusque dans ses entrailles, là où se nichait cette sourde douleur qui la tenaillait depuis plusieurs années et dont elle n’osait parler à personne.

Face aux reflets d’elle-même que lui renvoyaient les miroirs du palais, Arielle se sentait fébrile. Ce n’était pas simplement l’effet de miroirs déformants, comme on en voit d’ordinaire. Ces miroirs étaient incomparables. Ils avaient, disait-on, le pouvoir de révéler les diverses facettes de celui qui prenait le risque de s’y mirer. Le visiteur était invité à s’éveiller à d’autres réalité du Soi. Aussi, Arielle se prit-elle au jeu de ces reflets inattendus. Comme elle l’espérait, le reflet de la petite bergère enfermée dans ce corps de femme astreint à de durs travaux s’estompa pour laisser place à des reflets qui semblaient lui parler.

Le premier lui révéla une autre Elle-même, débarrassée de ses frusques campagnardes, et vêtue d’une soie fine. Son visage était plus régulier, sans trace de fatigue et sans imperfection. Ses traits semblaient avoir été redessinés pour la faire ressembler à ces gravures des étoiles montantes d’Astériath. Maintes filles restaient captives de ce reflet flatteur et artificiel qu’elles prenaient soin de faire peindre et d’exposer. Mais une fois la surprise passée, Arielle s’en détourna avec une sensation de nausée. « Miroir aux alouettes», pensa-t-elle, avec un sourire narquois. « Je n’ai nulle envie de ressembler à ce reflet mensonger et si lisse qu’il en est mortellement ennuyeux. »

Le long des couloirs, sous les voûtes d’ogive, elle rencontra d’autres curieux décidés à s’ouvrir aux conquêtes d’un Soi sans limite, pour être bien sûre de gravir tous les échelons de la société astère et de briller au sommet.

Une fois passée la galerie des flatteries en tous genres, elle trébucha bientôt devant un miroir qui lui renvoyait une image inattendue. Son reflet lui était familier, mais il avait les traits des filles du Sud à la peau brune. Ses cheveux étaient noir de jais, sa silhouette remodelée selon des normes qui lui étaient étrangères. Arielle en fut d’abord choquée, quoique fascinée.

« Et quoi, lui dit le reflet, cela te peine-t-il donc tant de retrouver dans la peau hâlée d’une fille du Sud ? » Arielle tenta de s’excuser, arguant qu’elle avait seulement été surprise, mais le reflet la dévisageait avec insistance. Il insinuait qu’elle était imprégnée de préjugés datant de l’époque lointaine où les peuples du Nord et du Sud s’étaient brouillés lors de la fondation antique de la ville. La honte s’empara de la jeune femme qui se prit à croire que la blancheur de sa peau était un crime en soi, autant que ses cheveux roux. Le reflet lui disait qu’elle aurait pu naître ailleurs, sous d’autres traits, et qu’elle aurait compris alors l’arrogance intrinsèque à cette nation dominatrice à laquelle elle appartenait. « Je ne suis qu’une fille de bergers », lança Arielle, que ce procès heurtait. « Je n’ai rien à voir avec les conquêtes et les crimes dont tu m’accuses. » Le reflet demeura interdit, prisonnier de ce miroir où il s’était laissé piégé au nom de l’injustice. Arielle lui tourna le dos avec le sentiment de manquer de compassion. Elle avait fait tout ce chemin pour se trouver elle-même et non pour être l’otage d’un reflet prisonnier de son amertume.

Toutefois, la pensée d’être elle aussi, peut-être, la victime d’une oppression, se fit un chemin dans son esprit tourmenté. Elle était née avec la peau blanche, elle n’en était pas moins une femme, et une femme pauvre. Que cherchait-elle ici dans ce palais des glaces, si ce n’était la révélation d’un Soi libre et détaché de toutes les entraves qui la tenaient à quai, quand elle rêvait de grand large ?

Elle déambula, un moment, d’un miroir à l’autre, partagée entre l’ivresse de la découverte et la déception de ne pas se trouver telle qu’elle l’espérait. A aucun moment, elle ne vit le maître des reflets orchestrant les jeux de miroirs. Elle était persuadée d’être la maîtresse de son destin, en quête de la vraie Arielle.

Et c’est là, au détour d’un méandre de ce gigantesque labyrinthe, qu’elle vit le reflet de cet homme aux cheveux roux, au regard franc, et aux yeux verts. Elle en eut le souffle coupé. C’était Elle. Ou plutôt, c’était ce Lui qu’elle pressentait depuis longtemps au plus profond de ses entrailles. Il incarnait tout ce qu’elle aspirait à être : il paraissait posé, serein, débarrassé de toutes ces peurs sourdes qui la faisaient douter d’elle-même depuis si longtemps. C’était comme une révélation. La pensée qu’il la regarde et l’attire à lui dans une douce étreinte ne l’effleura même pas. Elle savait qu’il était elle et qu’elle était lui.

Elle ferma les yeux et sentit une main se poser sur son épaule.

« Te voilà éveillée, Arielle. Tu as enfin trouvé ton « Soi », déclara une voix timbrée et presque autoritaire. « J’ai le pouvoir de te le donner aujourd’hui. Il te suffit de glisser dans le miroir translucide pour embrasser la nouvelle personne que tu es appelée à devenir ».

La tentation était extrême. Arielle aspirait de toutes les fibres de son corps à devenir ce « lui », qui n’avait pas encore de nom et qui semblait pouvoir lui ouvrir tous les possibles dont elle rêvait.

« Tu peux devenir ton propre créateur, dit la voix dans son dos. Tu te choisiras un prénom, tu deviendras lui et il sera toi. Tu forgeras son destin. A vous deux, vous serez ce que tu as toujours voulu être et que la nature t’a refusé. »

« Que dira ma famille ? » murmura Arielle tremblante, en se retournant pour regarder le Chambellan drapé dans sa duperie.

« Il faudra bien qu’ils acceptent que ton choix est le meilleur. Qui donc saurait mieux que toi ce qu’il te faut vraiment ? »

« Mais ils m’aiment…cela leur ferait mal »

« Vraiment ? »

Le chambellan la conduisit devant un miroir déformant qui lui fit voir et revisiter ses souvenirs d’enfance. Le miroir connaissait bien les failles de la mémoire humaine face à la souffrance et il savait combien il est aisé de tordre les souvenirs pour justifier les pires décisions et creuser des fossés entre les gens. Elle revit les disputes, les instants de grandes solitudes où ceux qui prétendaient l’aimer n’avaient pas su la rejoindre. Le miroir força le trait du pire en estompant les instants les plus heureux dans une sorte de brouillard qu’elle appelait « illusion ». Arielle se revit petite fille souffrante. Elle ne pouvait supporter ces images d’elle-même que lui renvoyaient ce corps, ce maintien, cette voix qu’elle ne supportait plus. Même les gestes les plus tendres de ses parents devenaient des pièges pour lui arracher la liberté qu’elle était sur le point de saisir, comme une héroïne, pour s’affirmer enfin.

« Ils sont des milliers dans ton cas, reprit le Chambellan, prisonniers des normes héritées d’un autre temps. Quel obscurantisme ! »

Et sans s’en rendre compte, l’amertume du reflet de la fille du Sud la saisit par un autre biais, non celui de sa couleur et de son origine, mais celui de ce corps de femme dans lequel elle était enfermée contre son gré. Femme, bergère, destinée à ramasser le crottin des moutons… Elle n’allait pas faire partie du troupeau et suivre passivement la voie tracée par sa naissance. Elle allait franchir les obstacles, se réaliser… Arielle avait raison sur un point. Elle était appelée à une destinée bien plus glorieuse que ce présent pénible qu’elle cherchait à fuir. Mais cet avenir ne se trouvait pas dans la révolte et les illusions d’Astériath. Il était, pour l’heure, au-delà de toute imagination.

« Passe la porte du Soi », murmura le Chambellan d’une voix suave qui paraissait suivre le fil de ses pensées.

La vive émotion que lui procurait cette révélation provoqua un vertige intense. Arielle avait besoin d’air. Qui était-elle ? Un reflet ? Y avait-il autant « d’Arielles » que de jeux de miroirs ?