Amérindiens: une Bible traduite par eux et pour eux.

Vous souvenez-vous de Charlotte, cette jeune étudiante en sociologie partie aux USA pour passer des vacances chez son oncle, à la frontière des terres indiennes du Dakota du Sud? Chaussées de ses sanchos et d’une chemise bigarrée, là voilà débarquée dans un univers bien différent de sa Suisse natale et de la bourgeoisie lausannoise à laquelle appartient sa famille.

Plutôt que l’héroïne de mes romans « Quand souffle l’Esprit sur la Plaine » et « Des quatre vents souffle l’Esprit » (voir sous la rubrique « autres romans de l’auteur »), Charlotte est ce personnage en recherche qui va, par la force des choses, aller à la rencontre d’une culture amérindienne qu’elle connaît peu. Son regard occidental, tout empreint de préjugés et de belles images un peu romantiques, va se confronter aux réalités plurielles du peuple Lakota. Au coeur de la réserve de Pine Ridge, où je suis allée à plusieurs reprises, elle se lie d’amitié avec des autochtones qui vont lui ouvrir de nouvelles perspectives, élargir sa vision humaine et spirituelle. Et puis elle fait cette rencontre des plus inattendues: Michael Yellow Eagle, un pasteur Lakota, vient bouleverser le préjugé malheureusement forgé par les épisodes les plus sombres d’une longue histoire de domination, selon lequel l’évangile est une arme de colonisation et d’aliénation culturelle utilisée par les Blancs. Les deux pieds ancrés dans le terroir et l’histoire de son peuple, les cheveux longs, une paire de jeans, une chemise indienne et sa Bible sous le bras, l’homme va faire découvrir à la jeune étudiante un Jésus tel qu’elle ne le connaissait pas.

La fiction de mon récit était profondément ancrée dans la réalité d’un mouvement de renouveau des Amérindiens qui se reconnaissent dans les « Jesus Followers ». J’y reviendrai dans un prochain post. Mais aujourd’hui, je voudrais vous présenter le travail extraordinaire de Terry Wildman, Ojibiway et Yaqui.

TerryWildman, traducteur de la First Nations Version

Ce dernier s’est donné pour ambition de proposer une traduction de la Bible en anglais qui rejoigne ses frères amérindiens dans leur expression culturelle. La particularité de cette « First Nations Version » (FNV) du Nouveau Testament tient dans le fait qu’il ne s’agit pas d’une traduction d’un texte dans un idiome indigène, mais bien d’une retranscription en anglais du texte biblique dans une expression proche de la pensée amérindienne.

Cela fait quelques années déjà que j’avais acquis sa retranscription de l’évangile de Luc et de l’Epître aux Ephésien. Je trouve que c’est une approche inspirante. Elle donne un relief différent au texte, tout en étant fidèle au contenu, ce qui permet de rafraîchir ma vision de textes connus. Dans un article daté du 3 septembre 2021, le magazine Christianity Today annonçait la publication de la traduction intégrale du Nouveau Testament.

Voulez-vous un petit avant-goût? « Le Grand Esprit aime ce monde d’humain si profondément qu’il a donné son Fils, le Fils unique qui le représente pleinement, Tous ceux qui mettent leur confiance en lui et dans son chemin n’iront pas vers une mauvaise fin, mais ils recevront la vie du monde à venir qui ne s’éteindra jamais, pleine de beauté et d’harmonie. » Vous l’avez reconnu? C’était le fameux verset de Jean 3.16 que vous avez lu au moins une fois dans votre vie:  » Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle ».

Terry Wildman explique que le concept de la vie éternelle est étanger aux cultures amérindiennes et qu’il fallait l’exprimer avec des mots qui fassent sens. J’ajouterai qu’en Europe, nous avons une vision souvent teintée de relents greco-romains d’une vie immortelle, mais éthérée, car nous passons à côté du sens de la vie abondante qui nous est promise. La version indigène du Nouveau Testament compte un bon nombre de textes comme celui-ci, rafraichissants et d’une grande profondeur. Ce que la Bible appelle le Royaume de Dieu, la FNV l’appelle la « Good Road » (Le Bon Chemin) en référence à la Red Road des Amérindiens.

La « Red Road » est un concept moderne, vaguement New Age, utilisé par certains Amérindiens pour évoquer un bon chemin de vie ou le retour à un équilibre lorsqu’on se libère d’addictions telles que l’alcool ou l’usage de drogues. Des valeurs de droiture, de solidarité, de partage et de respect y sont attachées. En ce sens, la « Red Road » a des lignes de convergence avec l’enseignement du Christ. Mais à la différence de ce dernier, le pardon est le grand absent, comme me le faisait remarquer mon mari, Michael Clark. C’est une ligne de conduite honorable, qui repose uniquement sur les efforts humains, forcément limités. Dans son adaptation de l’évangile de Luc, chapitre 17, verset 20 et 21, voici comment Terry Wildman rapporte les paroles de Jésus appelé « Creator set free », « Le Créateur libère », selon l’étymologie du nom hébreux Yeshua (Jésus):  » Le Bon Chemin (Good Road) du Créateur n’est pas ce à quoi vous vous attendez. Il ne viendra pas avec les signes extérieurs que vous recherchez. Vous aurez besoin d’yeux nouveaux pour le voir. Personne ne dira: « Il est ici  » ou « nous l’avons trouvé! » ou « Regardez, il est là-bas! ». Car le bon chemin du Créateur est déjà ici, en moi, alors que je marche parmi vous. »

Quand on lui demande ce que représente pour lui son adaptation de la Bible, Terry Wildman répond ceci: « Nous croyons que c’est un don, non seulement pour notre peuple amérindien, mais aussi un don de notre peuple indigène à la culture dominante. Nous croyons que c’est une manière fraîche pour les gens d’expérimenter tout à nouveau le récit depuis une perspective amérindienne. » Dans mes contacts avec des amis travaillant pour la traduction de la Bible dans les 75 idiomes parlés au Mexique, j’ai appris à quel point il est plus facile pour une personne autochtone de s’approprier un message quand il est exprimé dans sa langue maternelle ou dans une expression qui rejoint sa culture.

Mais l’inverse est aussi vrai: pour nous qui sommes habitués à nos traductions classiques, il est enrichissant de découvrir les textes dans le contexte culturel et spirituel du judaïsme. La Thora et les évangiles ont été écrits par des Juifs. Si la » First Nation Version » est un outil précieux, elle ne peut néanmoins se substituer au texte original sans courir le risque de couper la Bonne Nouvelle de ses racines hébraïques. Par contre, par sa narration particulière à une société tribale, elle met en relief les similitudes avec une autre société tribale qu’était le peuple d’Israël. A découvrir sur www.firstnationsversion.com