Bonjour et bonne année 2023 à chacun! Cela faisait longtemps que je souhaitais écrire un conte sur un sujet délicat et parfois difficile à aborder. Je le publie aujourd’hui sur cette page avec l’espoir qu’il sera lu et utilisé comme base de discussion, de partage et de prévention dans les familles, les couples, les groupes de jeunes… N’hésitez donc pas à le partager. Je demande seulement que son intégralité soit respectée et que mon nom d’auteur soit mentionné. J’ai repris l’univers du Royaume au-delà des Montagnes. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les livres pour comprendre le conte. Bonne lecture!
Tristan, Maïwenn et le marais maudit.
Par un soir d’hiver où les nuits sont longues et les soirées propices aux récits des anciens, Elija rassembla quelques jeunes garçons dans la Maison du Pain.
C’était avant les grands événements qui devaient bouleverser la vie en Haute Lande et conduire au retour d’Aedan, le roi tant attendu.
Mais ce soir-là, les jeunes auditeurs, à la frontière entre l’enfance et l’âge d’homme, attardaient leur regard sur le feu crépitant dans l’âtre. Le vieux sage de la Compagnie des Écoutants y jeta quelques branches de sapin qui embaumèrent la salle cossue, où les habitants de Landemiel aimaient à se rassembler. Dans les yeux gris du vieillard, on lisait cette bienveillance que tout le monde lui connaissait, mais aussi le souci d’un homme qui avait vu beaucoup de victoires et de défaites au cours de sa longue vie.
« Laissez-moi vous conter l’histoire d’un jeune homme que j’ai bien connu jadis, et qui arpentait, comme vous, les sentiers des hauts plateaux où poussent les bruyères et coulent les ruisseaux.
C’était un soldat du roi, un homme vaillant. Il ne craignait pas les longues veillées de garde pour assurer la protection des villageois contre les raids ennemis. Nous l’appellerons Tristan. Il avait épousé une fille du village, dont il était tombé amoureux. Je l’appellerai Maïwenn, le temps que durera notre conte. Pour elle, il avait construit une bonne maison de bois au toit herbeux, un peu à l’écart du village, mais suffisamment proche pour qu’elle puisse rendre visite à sa famille quand il partait en mission.
Aux yeux de Maïwenn, Tristan était un prince. Peu lui importait qu’il fût un simple soldat. Elle s’était donnée à lui, de tout son cœur. Je me souviens encore de la noce et des guirlandes de fleurs. Je les revois danser sous la lune au son des flûtes et des tambours. Ils s’étaient promis l’un à l’autre avec toute la candeur des gens qui s’aiment et qui ne doutent pas qu’il en soit toujours ainsi.

Quand il partait patrouiller le long de la frontière, Maïwenn le guettait depuis la corniche qui surplombait leur maison. Elle tremblait pour lui, guettait son retour, et se nourrissait de la pensée de leurs étreintes et des mots tendres qu’il chuchotait à son oreille.
Tristan parcourait les chemins de ronde avec le souvenir de sa bien-aimée et il se hâtait de rentrer, dès sa mission terminée, pour retrouver celle qui avait ravi son cœur. Il évitait de passer trop de temps avec les autres soldats du Roi, une fois le devoir fini. S’il s’arrêtait en route, c’était pour lui ramener un petit cadeau, comme un gage de son amour pour elle.
Pourtant, un jour, le départ de Tristan fut assombri par une stupide querelle comme en ont tous les couples. D’ordinaire, les jeunes gens se réconciliaient avant la nuit tombée, et en tous les cas avant le départ de Tristan. Mais ce jour-là, il en fut autrement. Maïwenn était d’humeur chagrine et s’était sentie blessée par une remarque de Tristan. Elle lui tournait le dos, enroulée dans une couverture et faisant mine de dormir. Tristan comprit qu’elle n’avait pas envie de lui parler. Piqué, il boucla son ceinturon, se saisit de sa besace et de ses armes, puis sortit sans un mot, dans la brume du petit matin.
Il était parfois fatigué par ce qu’il appelait les « sensibleries » de sa femme, et il était bien décidé à lui donner une petite leçon. »
Quelques rires sous capes répondirent au récit du vieil Elija. Le conteur aux yeux rieurs se doutait bien que son histoire n’était pas de nature à capter l’attention des jeunes garçons qui attendaient sans doute une bataille ou un fait d’armes, dignes d’un soldat de valeur. Mais il poursuivit son récit sans ciller.
« Au fur et à mesure que les heures s’écoulaient, Tristan sentait monter en lui la tension qui tient le soldat aux aguets, mais celle-ci était renforcée par le sentiment d’être injustement traité, quand il prenait tant de risques pour assurer la sécurité des Hautes Landes. Il se demandait si sa femme était encore à se plaindre d’une remarque sans importance, à l’abri d’une maison qu’il avait construite de ses mains, tandis qu’il chevauchait dans un défilé obscur où l’ennemi pouvait surgir à tout moment. Et plus le temps passait, plus cette amertume l’irritait, et moins il souhaitait rentrer chez lui. Aussi, quand le soleil déclina derrière les crêtes des montagnes, Tristan décida de faire un détour pour profiter un peu de la douceur d’un soir d’été et d’un moment de solitude.Son chef le remercia pour son rapport détaillé et lui souhaita « paix et bienfaits », ainsi qu’un bon retour chez lui.
Le cavalier suivit la piste, dont il connaissait tous les contours et les moindres détails, et qui devait le ramener chez lui. Maïwenn le guettait sur la corniche, comme elle le faisait chaque soir, encore toute alourdie par ce départ sans adieux qui avait terni sa journée. Elle regrettait de ne pas s’être levée pour partager le moment qu’ils avaient coutume de passer ensemble de bonne heure. Elle avait redoublé d’efforts pour compenser sa froideur par un travail acharné, où tout ce qu’elle entreprenait était empreint d’amour profond.
Tristan se demandait comment prolonger un peu ce moment d’éloignement qui exprimait mieux que des mots sa colère mêlée de tristesse. Quelque chose lui disait de galoper vers elle et de la prendre dans ses bras. Mais il y avait autre chose qui s’y opposait, quelque chose de plus obscur et d’étranger, qui exerçait sur lui une attraction étrange à laquelle, pour une fois, il avait envie de céder.
Alors il tira sur la bride de son cheval et suivit le sentier à peine visible qui coupe par la prairie, et mène en dehors des Hautes Landes, à ce marécage insalubre dont nous n’aimons pas évoquer le nom. »

Cette fois, Elija vit passer un malaise sur le visage des jeunes gens. Quelques-uns baissèrent les yeux, d’autres froncèrent les sourcils. Jamais le vieux conteur n’avait évoqué l’existence de ce marécage dans ses récits d’aventure.
« Lorsqu’il revint chez lui, plus tard que de coutume, la belle Maïwenn était pétrie d’inquiétude, mais elle éprouva un tel soulagement, qu’elle ne fit aucun reproche à son bien-aimé. Elle se blottit dans ses bras, heureuse de retrouver la chaleur de son corps et elle lui demanda pardon pour cette stupide querelle et son attitude qu’elle regrettait vivement.
A la vue de sa femme, si belle et si tendre, il passa doucement sa main dans sa longue chevelure et murmura à son tour qu’il était désolé. Il laissa son regard se promener dans la petite pièce où elle avait allumé des chandelles et disposé des bouquets de fleurs cueillies autour de la maison. Il réalisa qu’il était rentré les mains vides, quand il aurait pu lui apporter une attention pour lui témoigner son amour. Mais l’amertume avait si bien étouffé sa tendresse qu’il était forcé d’admettre qu’il n’y avait pas pensé. Au lieu de cela, il rentrait tard, les bottes boueuses, et même s’il tentait de donner le change, il savait bien d’où il revenait.
Bien qu’elle sentît l’odeur âcre qu’il ramenait avec lui, elle ne fit aucune remarque et s’enquit de sa journée qu’il raconta dans les moindres détails, sans évoquer le détour tardif au marécage. C’était la première fois qu’il lui cachait quelque chose. Et cela lui fut pénible.
Les jours suivants, il fit de son mieux pour rentrer de bonne heure et répondre à ses attentions. Elle était belle, Maïwenn, belle et pure comme un ciel d’été, même avec ses orages, ses larmes et ses mystères. Cependant ce n’était plus tout à fait comme avant. Ce détour par les marécages avait changé quelque chose dans le regard de Tristan. Il se demandait si elle s’en apercevait. Il se disait qu’on peut toujours se tromper de chemin et que cela n’a pas de réelles conséquences tant qu’on retrouve la route de la maison.
Il y avait bien ce sentiment de dégoût pour ce lieu glauque, si éloigné de ce qui faisait la beauté des Hautes Landes. Il avait besoin de se convaincre qu’il n’était pas affecté et qu’il n’y avait pas de quoi en faire toute une histoire… D’ailleurs il était bien notoire qu’en dépit du fait que personne ne prononçait jamais le nom du marécage, ceux qui s’y rendaient à l’insu de tous n’étaient pas rares. Il avait même reconnu quelques silhouettes familières, et parmi elles des gens à l’abri de tout soupçon. S’ils s’y rendaient en cachette, tout en maintenant leur rang, leur image et leur réputation, c’est qu’il n’était pas pire que les autres. « Les autres » devinrent cet argument rassurant qui lui fit baisser la garde.
L’odeur âcre du marécage exerçait sur ses sens une attraction qu’il ne s’expliquait pas vraiment, un mélange de dégoût pour l’insalubrité et une délectation envoûtante parce que le marécage offrait précisément l’image opposée de tout ce pour quoi il vivait. Il y retourna un jour où il avait essuyé une défaite et se sentait découragé. Puis il céda le jour suivant, et à chaque fois, le mépris qu’il éprouvait pour lui-même était doublé d’une sorte de résignation face à ce qu’il appelait maintenant « sa faiblesse ».
Maïwenn restait silencieuse, mais elle sentait bien que quelque chose avait changé. Il y avait cette odeur désagréable qu’il tentait de dissimuler, et qui pourtant collait à sa peau. La pestilence du marais le suivait jusque dans l’intimité de leur chambre à coucher. Elle lui fit remarquer une odeur inhabituelle et désagréable qu’elle ne s’expliquait pas. Il contourna la question en lui parlant des risques de son métier de soldat, des territoire hostiles et parfois nauséabonds, qu’il était forcé de traverser pour assurer leur sécurité à tous. Elle y crut d’abord, mettant l’humeur maussade de son mari et la distance qu’il marquait entre eux, sur le compte des préoccupations d’un époux dévoué et d’un soldat fatigué.
Pourtant, plus le temps passait, plus elle était hantée par une sourde angoisse. Des pensées lui venaient, qu’elle ne voulait pas accueillir, car le soupçon que son bien-aimé puisse lui mentir ou trahir leur amour lui paraissait odieux. Elle se sentait terriblement coupable de ses doutes et faisait son possible pour trouver des explications à ses gestes plus brusques, son désintérêt pour elle, ses effluves repoussantes qui émanaient de sa personne. Parfois, il les compensait par un excès soudain d’attentions et de mots tendres qui la rassuraient momentanément. Alors elle éprouvait du remord à se faire des idées mensongères au sujet de celui qu’elle regardait comme un prince des Hautes Landes.
Mais les femmes sentent les choses », continua le vieux conteur en jetant un regard oblique au couple qui était entré depuis quelques instants dans la Maison du Pain, afin de s’y réchauffer en bonne compagnie.
« Les nuits de Maïwenn étaient agitées par des cauchemars pleins d’ombres furtives et de dangers menaçants. Son ventre se nouait à tout moment. Son âme n’avait plus de repos. Elle avait beau faire le ménage, laver les draps, décrotter ses bottes, l’odeur fétide imprégnait leur maison et elle savait , au fond d’elle-même, d’où venaient ces relents qui lui donnaient la nausée.
Un jour, n’y tenant plus, elle le suivit, de loin, dans la pénombre du crépuscule. C’était la fin de l’automne. Ses pas la conduisirent sur le chemin qu’elle redoutait, hors des frontières des Hautes Landes.
Son cœur battait à tout rompre. Elle espérait encore se tromper. Elle souhaitait de toutes ses forces qu’il ait une bonne raison de venir jusqu’à ce marais maudit, dont elle avait entendu parler sans jamais y être allée.

Mais ce qu’elle vit la glaça. Le marais était aussi sordide que les rues basses d’Astériath. Dans les eaux troubles du marécage, des créatures, hommes et femmes, se donnaient en spectacle sans pudeur ni respect de soi. Maïwenn avait entendu dire que les créatures du marais étaient parfois des esclaves embourbés dans les sols mouvants d’un lieu où ils étaient enchaînés de force. Mais il y avait aussi ceux qui s’y trouvaient de plein gré et qui rivalisaient d’une bestialité repoussante.

Elle le vit, au bord de l’étang, les yeux rivés sur ce spectacle dont il ne faisait aucun doute qu’il exerçait sur une lui une fascination malsaine. Maïwenn ne regardait pas le marais, elle le regardait lui, ce prince englué dans la boue, et ce qu’elle vit sur son visage et dans ses yeux lui rappela ces regards qu’elle ne lui connaissait pas jadis, et qui l’avaient transformé, au fil des semaines. Il lui sembla soudain que le prince était devenu un crapaud pour lequel elle éprouvait une répulsion aussi soudaine que violente.

Maïwenn se détourna et courut dans la nuit, perdue, anéantie. »
Les jeunes compagnons d’Elija écoutaient ce récit qui heurtaient les uns et embarrassaient les autres.
L’homme, qui était entré avec sa femme, lui fit remarquer qu’Elija racontait là une histoire sans éclat ni intérêt, et il s’empressa de la pousser dehors, car il en avait assez entendu.
Comme le vieil homme, fatigué, marquait une longe pause, l’un des garçons l’interpella.
– Si Tristan était allé au marais avant de devoir rendre des comptes à sa femme, cela n’aurait dérangé personne, affirma-t-il hardiment.
– Plusieurs des jeunes rassemblés tournèrent vers Elija des yeux inquisiteurs. Ce dernier perçut parfaitement l’enjeu de la question. Il avait choisi de leur partager cette histoire précisément parce qu’il devinaient l’attrait que le marais maudit exerçait sur certains d’entre eux et il en connaissait les dangers.
– Si Tristan y était allé avant de connaître Maïwenn, il n’aurait pas trahi sa confiance, mais il aurait traîné avec lui cette odeur qui imprègne peu à peu les vêtements et qui surtout salit le regard et les pensées. Quand le marais s’installe dans ta tête, il est difficile de s’en défaire. Les puissances d’Astériath le savent et c’est bien ce qu’elles espèrent : enchaîner des hommes, les avilir et détruire leur idée de l’amour.
– Et transformer des princes en crapauds, ajouta le plus jeune. Comme Elija lui souriait, il se risqua à demander la suite de l’histoire.
– Maïwenn ne rentra pas chez elle cette nuit-là, reprit Elija. Le lendemain, elle brûla tout ce qui était souillé, et elle confronta Tristan lorsqu’il revint au petit matin. Tristan était bouleversé. Il lui jura qu’il n’avait rien fait d’autre que de regarder ce spectacle navrant. Il était désolé et visiblement honteux. Il ne sentait plus digne de se rendre à la Maison du Pain. Il avait l’impression de traîner avec lui les effluves pestilentielles de ce marais qu’il aurait voulu ne jamais connaître. Il sentait combien il avait blessé Maïwenn. Il implora son pardon, avec un air de chien battu, mais elle ne pouvait plus le regarder comme avant. Elle se sentait trahie et elle souffrait. Tristan tenta de lui dire qu’elle était plus belle et plus pure que tout ce qu’il avait jamais vu et qu’il ne fallait pas qu’elle se croie moindre à ses yeux. Il lui dit qu’il ne s’expliquait pas vraiment cette fascination pour le marécage et ses créatures. La jeune femme, qui l’avait toujours aimé passionnément, se surprit à se demander ce qu’elle avait pu faire pour lui déplaire. Fallait-il qu’elle lui prouve son amour en lui donnant elle-même ce qu’il allait chercher dans cet endroit sordide ? N’avait-elle pas tout donné ? Mais elle comprenait que pour le satisfaire, elle devrait se renier elle-même et s’avilir. Car Tristan ne venait pas chercher davantage de beauté, mais bien l’étrange sensation que lui procurait la perversité des ombres du marécage. Elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas le conquérir sur ce terrain glissant. Tout ce qui avait fait le charme et la beauté de leur intimité avait maintenant un arrière-goût malsain qui la repoussait. Comme il ne trouvait plus chez elle cette admiration éperdue et qu’il se sentait mis à nu, Tristan devint aigre et revendicateur. Il se mit à reprocher au roi, Aedan, les coups reçus au combat, les échecs et les blessures qui avaient fait de lui un soldat fatigué, en proie à la faiblesse. Il l’accusa elle, de ne pas avoir su le retenir, et il lui fit des reproches continuels sur tout ce qu’elle faisait de travers, comme s’il avait besoin de lui faire sentir qu’elle ne valait guère mieux que lui. Elle resta hésitante à se demander que faire. La honte et le chagrin la repliaient sur elle-même. Finalement, elle vint frapper à notre porte. Ma chère femme, qui était encore sur ce versant du monde, passa de longues heures à l’écouter et à la réconforter. Quant à moi, je suis allé trouver Tristan et nous avons parlé un peu. Je savais que tous les discours ne serviraient à rien, car j’avais déjà vu plusieurs de ses semblables s’endurcir au point de ne plus vouloir vivre en Hautes Landes. Alors, j’ai demandé à Tristan s’il voulait m’accompagner aux frontières du Royaume sans Nuit. Je savais qu’Aedan y viendrait. Il fallait qu’il le voie, qu’il lui parle, et qu’il retrouve le goût des terres de beauté.
– Est-ce que Tristan t’a écouté ? demanda un garçon aux cheveux en bataille, qui s’impatientait de connaître la fin du récit.
– Toutes les histoires ont les fins qu’on leur donne, répliqua le vieux maître. On ne choisit pas les événements qui nous frappent, mais on choisit la manière dont on les traverse. Tiens, Robin, voici deux clés. Chacune d’elles ouvre une porte, soit vers la lumière, soit vers les ténèbres. Choisis-en une et nous verrons. Perplexe, Robin désigna l’une des clés. Elija saisit un codex des annales des Hautes Landes et glissa la petite clé dans la serrure qui scellait le livre. Il y trouva des lignes tracées par la main d’un scribe, dont l’office était de tenir des comptes précis de tout ce qui touchait les habitants de Landemiel. Le vieux conteur entreprit de les lire. « Tristan répondit qu’il n’était pas prêt à un tel voyage. Il se sentait indigne de rencontrer son Roi. J’eus beau lui dire que le Roi serait heureux de le revoir, il remit la visite à plus tard et chaque fois que je lui adressais une invitation, il se rebiffait poliment derrière une nouvelle excuse. On avait besoin de lui aux frontières. Il était fatigué. Le marais avait perdu de son attrait, pourquoi aller déranger le Roi ? Sa femme ne comprendrait pas son absence. En réalité, Tristan ne voulait pas de cette rencontre avec un Roi dont il n’était plus sûr d’être encore le sujet. Maïwenn le pressa de m’accompagner aux frontières du Royaume au-delà des montagnes. Il n’en fit rien. Il se fit plus froid, jusqu’au jour où il lui fit comprendre qu’il n’était plus question de lui parler de son royaume et de son roi. Elle comprit ce jour-là qu’il était devenu étranger aux Hautes Landes et qu’il y vivait encore sans y être de son plein gré. Lui qui avait été l’un des sentinelles d’Aedan, lui qui protégeait les terres contre les incursions du Prince Noir et de ses troupes, il en était venu à nier le danger qu’ils représentaient. Ce n’était plus seulement le marécage et ses relents qui dressaient entre eux des tranchées profondes, mais la manière dont ils vivaient leur allégeance ou leur rébellion au Roi. Ils finirent pas se séparer.

Maïwenn en éprouva de la tristesse, mais aussi un soulagement. Cependant sa confiance avait été profondément meurtrie. Il lui fallut beaucoup de temps pour la retrouver. Elle quitta cette maison qui avait été construite avec amour et dans laquelle elle ne pouvait plus vivre désormais. Tristan s’éloigna de Landemiel, avec un mélange de regrets et d’amertume. Les annales racontent qu’il serait en Astériath. Je ne doute pas que le Roi Aedan continue de le chercher, car il n’est pas trop tard pour rebrousser chemin. Mais il a perdu Maïwenn. Elle a rencontré un homme des Hautes Landes qui lui a redonné courage et l’a épousée. Ils s’aiment et vivent dans un hameau non loin d’ici. Maïwenn est heureuse, mais il lui a fallu beaucoup de temps pour retrouver la confiance brisée. Il y a des blessures qui mettent du temps à cicatriser. »
– Et l’autre clé, qu’ouvre-t-elle ? demanda un autre garçon intrigué.
Elija ouvrit le deuxième codex. Celui-ci est d’un blanc immaculé, comme une page nouvelle où les ratures du passé sont effacées au fur et à mesure que l’histoire est écrite avec Aedan. Un sourire se dessina sur les lèvres du vieux conteur. Il reprit le récit là où il s’était arrêté, au moment où il avait invité Tristan à l’accompagner pour aller à la rencontre du Roi.
– Laquelle de ces fins ont-ils choisi de vivre ? se risqua le plus jeunes des garçons.
– J’ai connu bien des Maïwenn et des Tristan, répondit Elija. Leurs chemins ont été différents. Mais la vraie question, chers amis, c’est ce que vous ferez, vous.

Elija se releva avec un peu de peine, car son vieux corps était engourdi par les douleurs de l’âge. Il se calfeutra dans son épais manteau et ouvrit la porte de la Maison du Pain. Le vent froid et la neige s’engouffraient dans les ruelles de Landemiel. Le vieil homme se retourna et regarda ses jeunes amis qui le remerciaient pour cette histoire étrange aux deux versants.
– Le mieux, dit-il, c’est de garder votre cœur. Ne vous éloignez pas du Roi. Je ne l’ai jamais regretté.
Et il disparut au détour du chemin.
Un conte de Nathania Clark ( publiée précédemment sous le nom Nathania Boschung)








