La Porte du Soi. Chapitre trois.

Chapitre trois: Joachaim et les clandestins

Comme Arielle était une fille de bon sens, elle décida de ne rien précipiter et de prendre un peu de recul pour réfléchir. Elle sortit du palais des glaces. L’air était étouffant. Un étalage de fruits frais lui rappela qu’elle avait faim. Elle avait passé des heures dans ce labyrinthe sans même s’en rendre compte. Le jour déclinait déjà. Comme elle achetait quelques fruits au marchand, Arielle aperçut qu’un homme au visage hâlé, aux cheveux noir de jais, et aux yeux d’un beau brun sombre, la regardait avec insistance. Il finit par s’approcher.

  – Pardonne-moi, Damoiselle, j’ai cru te voir sortir, il y a un instant, du palais des glaces.

A son accent, Arielle, devina qu’il devait être originaire, comme elle, des Côtes Blanches. Mais son parler était mêlé d’intonations différentes qu’elle ne connaissait pas.

  -Oui, j’en viens, concéda-t-elle, surprise par sa question.

  -Je suis à la recherche d’un couple d’amis… Un homme, assez grand et jeune, habillé comme un paysan, et sa femme. Elle porte un châle, je crois.

  -Je les ai vus, répondit Arielle, bouleversée car la description ne laissait planer aucun doute. Il s’agissait de ce couple qu’elle avait supplié de ne pas céder aux invitations d’Opale.

 – Il me faut les retrouver, je les crois en danger dans ce palais des mensonges, dit l’homme. Mais pardonne-moi, je ne me suis pas présenté. Je suis Joachim des Hautes Landes.

Voilà d’où venait cet accent qui se mêlait à celui de son pays.

  -Et moi Arielle, des Côtes Blanches.

  -Tu as bien l’accent chantant de mon pays d’origine, dit Joachim avec un sourire engageant. Cela fait longtemps que tu es en ville ?

  -Non, je suis arrivée ce matin. C’est une longue histoire. Ce couple, que tu recherches, vient des Hautes Landes, à ce que j’ai compris. J’espère que tu ne leur cherches pas d’histoire.

  -Bien au contraire, rassura Joachim. Je voudrais seulement leur parler. Je sais pourquoi ils sont ici. Ma femme garde leur petit enfant et je voudrais les dissuader de passer cette maudite porte du Soi.

  -On dit que votre Roi l’interdit…. Existe-t-il vraiment, ce roi qui dicte à ses sujets ce qu’ils devraient faire et ne pas faire ?

  -Il est bien vivant, rétorqua Joachim sans se laisser désarçonner par le ton ironique de la jeune fille. Mais Il n’est pas le tyran que tu sembles imaginer. Cela ne vient que de la propagande astère. Cependant il est roi, en effet, et son royaume est régi par des lois qui nous protègent des filets de ce Félon qui se fait appeler « Grand Chambellan ».

Joachim n’eut guère le temps d’en dire davantage. Le paysan et sa femme sortaient à l’instant même du palais des glaces. Ils avaient l’air perdus, comme un couple de renégats qui auraient commis un crime de lèse-majesté et qui cherchaient à se fondre dans la foule des badauds.

  -Voilà mes amis, il faut que je les retrouve, s’excusa Joachim qui se levait prestement.

Puis se ravisant, il invita Arielle à le suivre. L’homme et la femme semblèrent partagés entre l’embarras et le soulagement de le revoir.

  -Vous voilà, mes amis ! lança-t-il. Je suis heureux de vous retrouver. J’espère qu’il n’est pas trop tard.

L’homme fut surpris de voir Arielle, mais répondit sans détour.

  -C’est grâce à cette jeune femme que nous sommes ici, sains et saufs. Je te raconterai plus tard, mais je crois que nous sommes suivis. Adelane est encore bouleversée, et moi je me sens beaucoup mieux. Cependant nous ne devrions pas nous attarder ici.

   -En effet, répliqua Arielle aux aguets. Trois cavaliers astères viennent de sortir de la cour du palais des glaces. Je ne sais pas ce qu’ils nous veulent, mais je pense qu’ils sont à notre recherche.

   -Je sais trop bien ce qu’ils cherchent, renchérit Joachim. Ne perdons pas un instant !

Le petit groupe s’engouffra dans une ruelle étroite. Personne ne dit mot, mais tous suivirent Joachim pour qui les dédales de la capitale astère n’avaient pas de secret. Les cavaliers s’étaient dispersés pour ratisser les environs, à leur recherche, vraisemblablement. Comme le claquement des sabots d’un cheval résonnait dans leur dos, ils entrèrent dans la cour intérieure d’une vieille bâtisse abandonnée. Ils prirent un escalier qui les mena au canal d’évacuation des eaux, longèrent ce dernier jusqu’à une porte cochère à l’abri de laquelle se trouvait une vieille embarcation dissimulée sous un ponton vermoulu. Joachim retira prestement les cordages du piquet d’amarrage et fit grimper ses compagnons à bord. D’un pied ferme, Arielle repoussa l’embarcation que les deux hommes manœuvraient maintenant avec agilité.

  -C’est une barque de passeurs, expliqua Joachim comme si Arielle pouvait deviner ce dont il pouvait bien parler.

La curiosité de la jeune fille l’emporta sur sa crainte de se trouver mêlée à une sombre histoire. Ses compagnons lui inspiraient confiance. En tout cas davantage que les discours tortueux d’Opale et du Chambellan dont elle pressentait maintenant la fausseté.

La barque glissa sans bruit sur le canal qui disparut bientôt sous la ville. Les quatre fugitifs entendirent le galop des trois gardes astères qui cherchaient sans doute à vérifier l’identité de ces visiteurs importuns. Ils naviguèrent dans les égouts de la ville où se déversaient les déchets pestilentiels d’une cité prospère.

 – Personne ne viendra nous chercher ici, dit Joachim qui semblait sûr de son affaire. Les gardes n’aiment pas les dissidents des Hautes Landes, mais je ne pense pas qu’ils se fatigueront à nous poursuivre bien longtemps.

Adelane, emmitouflée dans son châle de laine bleue, souriait timidement à la jeune Arielle qui éprouvait de la compassion devant ses yeux encore rougis de larmes.

Bientôt, ils émergèrent de l’obscurité nauséabonde et peuplée de rats pour se retrouver à l’air libre, loin de la cité, dans une zone marécageuse au pied des premiers contreforts rocheux qui devaient conduire en Hautes Landes.

  -Nous devrions camper ici cette nuit. Il y a une petite cabane que nous utilisons souvent lorsque nous menons des gens clandestinement en Hautes Landes. Thibault, aide les femmes à descendre pendant que j’attache la barque.

Arielle éprouvait toujours un sentiment étrange lorsqu’on se référait à elle comme faisant partie du groupe des femmes ou qu’on l’appelait Damoiselle. C’était un peu comme si on parlait de quelqu’un d’autre sans qu’elle ne se sentît concernée. Cependant, elle nota que Joachim et l’homme qu’il appelait Thibault la traitaient avec respect et confiance.

La cabane était propre quoique d’un confort rudimentaire. Il y avait un âtre, une table, quelques tabourets et des paillasses sur le sol pour accueillir les visiteurs en tout temps.

Adelane se hâta d’allumer un feu et Thibault sortit de sa besace un peu de pain et de fromage de chèvre qu’il avait emportés des Hautes Landes. Joachim avait lui aussi de quoi sustenter la faim de ses amis. Sa femme Vanya avait soigneusement emballé un peu de porc salé et du pain. Arielle ajouta les fruits qu’elle s’était procurés à la sortie du palais. Ils mirent tout en commun, puis Joachim remercia le roi, comme s’il était présent, pour sa protection et les aliments qu’ils allaient partager.

En quittant les Côtes Blanches, Arielle était loin d’imaginer qu’elle se retrouverait, à la nuit tombée, dans une cabane de passeurs en compagnie de dissidents des Hautes Landes.

Mais cette aventure inattendue lui plaisait d’une certaine façon. Elle avait pourtant le sentiment d’être bien éloignée de ce palais qui exerçait sur elle un attrait mêlé d’un malaise évident. Elle se demandait tout de même comment y retourner, sans froisser ses compagnons, pour retrouver ce reflet qui lui avait donné l’espoir de devenir enfin ce flamboyant jeune homme qu’elle tenait secrètement enfoui au plus profond d’elle-même, comme un passager clandestin.

Le feu crépitait dans l’âtre. Les fugitifs étaient rassasiés. Adelane reprenait des couleurs.

  – Je suis reconnaissante que tu sois venu nous chercher, Joachim. Comment va mon petit Aedo ?

  -Il va bien, répondit son ami. Vanya prend bien soin de lui et lui rappelle que vous serez bientôt de retour.

 – Je l’aime tant, confessa la pauvre femme. J’ai tellement honte d’avoir eu si peur et d’avoir cru pouvoir ainsi fuir le regard du Roi. A toi aussi, Arielle, je suis reconnaissante au-delà des mots.C’est toi qui m’as ouvert les yeux. Sans tes paroles, je serais sans doute passée à travers ce miroir …

  Il me rappelait quelque chose, ajouta Thibault, les yeux perdus dans les flammes. Je ne sais pas quoi exactement, mais la porte du Soi me semblait familière et quelque chose me disait de ne pas la franchir.

  -Vous souvenez-vous de nos ancêtres, Orbios et Sentice ?

L’homme et la femme acquiescèrent et un éclair lumineux passa dans le regard de Thibault qui venait de comprendre ce que cette porte lui rappelait.

Devant l’ignorance d’Arielle, Joachim poursuivit.

   -Au commencement des temps, l’Ancien qui règne au-delà des montagnes, donna naissance à un homme et une femme, les premiers que notre monde ait connus. Ils s’appelaient Orbios et Sentice. Ils vivaient libres et heureux dans la Combe d’Éternité, Aiucumba, dans la langue ancienne. Ils auraient pu y grandir et explorer avec l’Ancien de nouveaux territoires, sur l’autre versant du monde. Mais un Félon vint les tromper. Il leur fit miroiter des rêves de gloire et leur fit croire qu’ils n’étaient que de gentils animaux de compagnie pour le Souverain Suprême. Afin de les éveiller à la « réalité », il fit germer en eux le désir de passer une porte que le Souverain avait strictement interdite. Orbios et Sentice tentèrent d’oublier cette porte, mais l’idée de se forger leur propre destinée, à l’écart de la présence du Roi, les obséda tant et si bien qu’ils cédèrent à la tentation.

Une fois franchie, la porte se referma pour toujours derrière eux. Ils ne trouvèrent qu’un pays aride en guise de terre promise et la beauté de Sentice se flétrit avec le temps.

Ils ne devinrent jamais les dieux qu’ils espéraient être. Ils connurent le goût amer du regret et la mort. Mais ce qui leur manqua plus que tout, ce fut la présence bienveillante du Souverain qui avait voulu faire d’eux ses héritiers.

Il avait fallu que le Souverain retrouve le chemin du cœur des hommes pour se frayer un passage jusqu’à leur esprit encombré des mensonges du Prince Noir, ce félon qui avait joui de leur déroute et qui comptait bien se les aliéner pour longtemps.

Arielle écoutait ce récit pour la première fois. Elle avait bien sûr entendu parler de ce couple mythique, mais sous un jour bien différent. Elle commençait à entrevoir la triste réalité qui avait plongé les hommes dans une faim permanente.

  – La porte du Soi n’est qu’une réplique de cette porte qu’Orbios et Sentice n’auraient jamais dû franchir, commenta Thibault, qui comprenait enfin. Et dire que nous avons failli tomber dans le même piège !

   Chaque fois que quelqu’un cherche à s’accomplir en dehors de la présence du Souverain des terres de beauté, il perpétue cette faute des origines qui nous tient depuis la nuit des temps… ce vieux rêve illusoire que la liberté est en dehors de l’obéissance à un Souverain qui nous aime au point d’avoir envoyé son fils, Aedan, pour nous ouvrir le chemin du retour à la maison.

Arielle les écoutait évoquer ces temps immémoriaux et le Roi qu’ils paraissaient connaître personnellement. Adelane ne cessait de dire combien elle était malheureuse d’avoir douté de lui et de son secours. Joachim finit par se tourner vers Arielle et lui demanda si elle souhaitait leur dire ce qu’elle était venue chercher dans ce palais des glaces.

La question semblait la mettre à nu et Arielle allait esquiver la question pour protéger ce passager clandestin qu’elle cachait tout au fond d’elle depuis des années. Mais il y avait dans cette cabane, une sorte de quiétude et chez ces gens une telle authenticité qu’elle se surprit à leur faire confiance.

Alors elle leur raconta son voyage, ses espoirs et ses souffrances.

Il y eut un silence.

  -Pour moi, passer la porte du Soi est une question de vie ou de mort, finit-elle par dire. Je ne sais plus quoi faire.

  -Il faudrait que tu rencontres Aedan, notre Roi, dit Joachim. Si tu le rencontrais lui, tu saurais qui tu es.

À supposer qu’il fût réel, Arielle avait du mal à croire que ce roi puisse avoir un quelconque effet sur sa personne. Elle avait, par le passé, bien essayé de se forcer à correspondre à ce que l’on attendait d’elle. Elle avait même essayé de suivre des modèles pour éviter les faux-pas, mais c’était un échec. Elle ressentait toujours ce décalage douloureux entre ce qu’elle était sensée être et ce qu’elle voulait vraiment.

C’est sur ces doutes et une curiosité néanmoins avivée qu’elle s’endormit, exténuée par cette journée mouvementée.

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