La Porte du Soi. Chapitre six

Chapitre six: Sursaut des ombres et révélation

Ensemble, ils traversèrent les hauts plateaux au galop. Arielle goûtait à l’ivresse dont elle avait toujours rêvé. Le vent fouettait sa chevelure rousse et pour une fois, elle était heureuse de mettre sa confiance dans quelqu’un d’autre dont elle ne redoutait pas d’être d’être déçue.

Ils atteignirent les premiers contreforts de la chaîne montagneuse sans que le cheval d’Aedan ne montre le moindre signe de fatigue. Le soleil déclinait sur l’horizon quand le roi s’arrêta devant un immense champ de statues de pierres brisées.

– Nous y sommes, dit-il en sautant à terre. Autrefois, il y avait ici un mur formé de statues innombrables, toutes à l’image des hommes et des femmes qui ont foulé ce versant du monde.

Les effigies de pierre étaient d’un réalisme époustouflant. Arielle reconnut certains visages qui lui parurent familiers, d’autres inconnus venant d’un autre âge.

Le roi pressa le pas et s’arrêta devant une statue brisée gisant sur le sol au milieu des autres. Quand Arielle la vit, elle eut un choc. Une douleur vive parcourut sa colonne vertébrale et lui noua les entrailles.

– C’est moi !, murmura-t-elle d’une voix blanche.

– Oui, c’est toi. Tu vois, la muraille qui s’élevait ici bloquait l’accès du Royaume sans Nuit. Nul ne pouvait franchir le mur de pierre. Celui-ci était fait de tous ces « moi » rebelles et endurcis. Même les braves gens, ceux qui pensaient faire quelque bien, se trouvaient parmi les obstacles au Royaume, car aucun ne connaissait le chemin qui mène au Souverain. Dans les temps Anciens, il y a eu des hommes et des femmes avec qui j’ai fait une alliance et ce sont eux qui ont vécu ici, en Hautes Landes. Ils ont attendu le jour où j’ai ouvert le chemin que tu vois ici pour que tous ceux qui mettent leur confiance en moi puissent entrer dans le Royaume de beauté.

Les terres de beauté

– Et comment ce mur a-t-il pu être détruit ? risqua la jeune femme.

– Il a fallu que je meure sur l’Arbre du Pendu. Le Félon, que vous appelez Chambellan, a cru célébrer sa victoire car j’étais l’unique menace pour son emprise sur le monde. Mais il ignorait que ma mort allait ouvrir un passage que nul ne peut fermer. Il ne s’attendait pas à ce que je revienne à la vie.

– Alors, que veulent dire toutes ces statues de pierre ? Pourquoi suis-je là, fracassée ?

– Parce que cette statue n’est rien d’autre que ce « moi » qui colle à ta peau et dont tu as besoin de te défaire.

Arielle demeura pensive un moment.

– Est-ce que tu parles de mon désir d’être quelqu’un d’autre ?

– Je sais que tu penses être prisonnière d’un corps de femme, imaginant être tellement plus en paix si tu étais un homme. Mais non, ce « moi » qui fait obstacle à la vie que je veux te donner, c’est l’entier de ta personne. C’est la petite bergère blessée qui lutte pour survivre, c’est le rêve d’être un guerrier, c’est la jeune Arielle qui erre dans le palais des glaces à la recherche de son identité. Je voudrais que tu puisses renaître à la vie à travers moi.

– C’est étrange, remarqua la jeune femme. Tu parles de renaître à travers toi comme si c’était aussi simple que de passer la porte du Soi dans ce palais des illusions. J’ai peur d’échanger une chimère contre une autre….

– Je comprends, mais il est nécessaire que tu aies confiance en moi. Tu as raison, Arielle, je suis la porte qui mène à la vie, Je suis le chemin qui conduit aux terres immortelles, et il est facile de passer la porte. Cependant il est difficile pour les hommes et les femmes de laisser leur « moi » sur ce tas de décombres et d’embrasser la vie nouvelle que je leur donne. Ce qui rend cela difficile, c’est que la confiance engendre l’obéissance. Et l’obéissance est un mot qui fait peur dans le monde d’en bas.

– Oui, c’est vrai, j’ai peur… Si j’accepte, je prends le risque de passer une éternité à souffrir dans un corps qui me semble étranger…. C’est comme si tu me demandais de faire un pas à l’aveugle avec le risque de tomber dans le néant.

– Il n’y a pas de néant où je suis. Je suis la plénitude, la vie, le chemin. Un jour, vous passerez avec moi la frontière des terres de beauté et tous les tracas de ce monde ne seront plus qu’un vieux souvenir. Tu as entendu ce que j’ai dit à Adeline. Son fils aura oublié l’étroitesse de ce corps qui le tient captif d’une certaine manière. Tout sera restauré. Il n’y aura plus de larmes.

– Mais d’ici là….

– Le Félon use encore du droit que les hommes lui ont donné pour les gouverner. Toi, tu peux choisir de recevoir l’identité que mon Père le Souverain au-delà des montagnes t’a donnée. En bas, ils disent qu’on te l’a assignée. Non. C’est un langage qui sent la geôle et les serrures, le contrôle et la révolte. Dans le Royaume de mon Père, on n’assigne pas. On donne. Il t’a donné la vie et tu as reçu le don de la féminité.

– Arrête ! Je ne peux pas entendre ce mot sur moi, objecta Arielle avec une soudaine violence. Je ne peux pas, entends-tu ? Je ne veux pas être enfermée dans ce cocon. Reprends-toi ma grande, ne laisse pas ces bergers des Hautes Landes et leur roi te mettre sous leur coupe ! Tu étais partie en quête de toi-même et tu y étais presque… Non, Aedan est tout ce que je veux… Laisse-moi tranquille,,,, J’ai besoin d’air…

En écoutant le combat que se livraient Arielle et l’ombre qui l’habitait, Aedan savait qu’elle était liée dans son esprit par quelque chose de plus fort que sa propre volonté. Cette force obscure n’était autre que les ombres du Félon lui hurlant leurs odieux mensonges dans un dernier effort pour la posséder. Alors il fit ce que tout roi devrait faire quand l’un de ses sujets est en danger. Il dégaina son épée et la planta aux pieds d’Arielle.

– Ceci est mon territoire et j’ai payé de mon sang pour que cette jeune femme puisse vivre. Toi, Félon et ta cohorte de serviteurs de l’ombre, je t’ordonne de la laisser partir à l’instant.

Puis, de sa main, il déchira l’invisible cocon tissé de fils d’amertume, de douleurs, de peurs et de rébellion qui tenait captive la jeune femme.
Arielle ne pouvait voir ce qui se passait uniquement avec les yeux de son esprit. Elle sentit l’étau se desserrer et la lumière lui parut soudain plus vive.

– Maintenant, dit le Roi, c’est à toi de choisir si tu veux me faire confiance. Tu goûtes à la paix que j’apporte, mais il est nécessaire que tu choisisses la confiance et l’obéissance, sans te soumettre à ce que tu ressens. Ton ressenti te tient prisonnière. Laisse-le ici sur ce tas de débris et sois libre.

Cette demande allait à l’encontre de tout ce qu’elle avait entendu. La sagesse du monde d’en bas proposait d’être à l’écoute de soi et de rejeter comme toxique tout ce qui pouvait contredire la vérité des sentiments. Pourtant Arielle sentait bien que c’était l’unique façon de sortir de ce marasme intérieur.

Elle avait tenté de concilier son moi blessé avec un rêve qui n’était qu’une illusion.

Maintenant, elle pouvait laisser ce « moi » sur ce tas de ruines et embrasser la nouvelle identité que lui donnait le Roi. Aedan lui dit encore :

– Chaque être humain qui appartient au Royaume sans Nuit a dû laisser ici cette nature humaine qui fait obstacle à la vie du Royaume. Aucun n’a jamais pu entrer sans comprendre que son « moi » doit mourir. Il s’agit de passer la porte du Soi en sens inverse. Quitter le monde d’en bas pour entrer sur mes terres : je t’y accueille, bien-aimée Arielle, fille du Royaume au-delà des montagnes. Tu étais étais une bergère, et tu as pris soin des agneaux. C’est une noble tâche. Tu es aussi une lionne, qui rugit pour protéger les petits, comme tu l’as fait dans le palais des glaces où tu t’es dressés contre l’ignominie.

Tu as longtemps ressenti en toi cet appel à te dresser et rugir contre l’injustice, mais le Félon t’a fait croire qu’il te fallait devenir quelqu’un d’autre pour y parvenir. Il a utilisé tes blessures pour te faire mal et te faire douter de la beauté ta personne.

Moi je dis que tu es Arielle, puissante comme une lionne et douce comme la bergère. Regarde-toi désormais avec mes yeux. Je t’aime.

Une joie nouvelle inondait le cœur d’Arielle. C’était comme une aube nouvelle, l’espérance d’une vie qui ne lui était pas assignée, mais offerte, avec pour débouché l’immensité des terres immortelles et la plénitude intérieure.

De tous, ce furent ses parents qu’elle alla trouver, qui se réjouirent au-delà des mots de cette transformation. Quand sa mère la vit, elle la serra de toutes ses forces dans ses bras

et laissa la peine qui l’avait taraudée depuis des années. « Ils n’ont pas pu me prendre ma petite fille » furent ses premiers mots. Arielle avait hâte de leur parler du Roi.

Il faudrait aussi tout l’amour de Vanya, l’épouse de Joachim, et le soutien des habitants de Landemiel pour la conforter dans cette transformation, surtout les jours où elle n’entendait pas la voix d’Aedan et que les mensonges du Félon se frayaient un passage dans son esprit.

Mais Arielle apprit à les reconnaître et à leur imposer le silence… Surtout, elle apprit à s’aimer. Quand l’image que lui renvoyait le miroir la heurtait, elle se disait que le Roi avait une affection sans limite pour cette jeune femme qu’elle apprivoisait petit à petit. Alors elle se disait :

« Bonjour Arielle, fille du Roi, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? » Elle entendait la douce approbation du Souverain des montagnes. Puis elle attachait à sa ceinture l’épée que le Roi lui avait donnée, et elle partait d’un pied ferme sur les chemins qu’il avait tracés pour elle, flamboyante, humble et courageuse.

En la voyant passer, d’aucun se disait : « Quelle femme extraordinaire ! »

Fin

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