La Porte du Soi. Chapitre quatre

Chapitre quatre: Rowan

Arielle se réveilla à l’aube et constata que les autres étaient debout.

  – Nous allons partir avant le lever du soleil, dit Joachim en souriant. Cela vaudra mieux pour éviter les patrouilles astères.

  -Que risquons-nous vraiment ? Nous n’avons rien fait que de visiter le palais des glaces et d’en ressortir…

  -Oui, mais notre départ nous rend suspects, fit Thibault qui venait de terminer ses ablutions. Tu as vaillamment tenu tête à Opale et je ne pense pas qu’elle ait aimé ça.

  -Et puis ils ont identifié Adelane et Thibault comme des dissidents des Hautes-Landes, poursuivit Joachim.

  -Et cela fait-il de vous des hors-la-loi ?

  -Tu ne crois pas si bien dire ! Quiconque n’adhère pas aux valeurs du Grand Chambellan est un traître en puissance pour ce pouvoir impie, reprit Joachim. Le simple fait d’avertir quelqu’un du danger de passer la Porte du Soi est déjà un crime de « lèse-majesté ».

Arielle ne répondit rien, mais elle avait entendu décrier ces passeurs qui avaient encouragé des gens comme elle à les suivre en Hautes-Landes. Certains étaient revenus brisés, disaient-ils. Arielle ne savait pas au juste pourquoi, mais les exigences du roi semblaient inatteignables et cause de désespoir. Le Chambellan voulait protéger ses citoyens et il interdisait aux dissidents de venir en Astériath promettre les terres de beauté quand la liberté se trouvait dans sa ville, avec pour seule exigence, celle de franchir la porte du Soi sans se laisser entraver par l’obscurantisme de ce peuple des hauts plateaux.

  -Tu viens avec nous ? demanda Joachim.

Arielle regarda le chemin qui l’aurait ramenée à Aigues-Vertes, dans son pays natal. Elle pensa à sa famille et eut envie de les revoir, mais elle ne pouvait envisager de rentrer comme elle était partie. Il fallait aller de l’avant, d’un côté ou de l’autre, mais choisir sa direction. Astériath allait se réveiller sous un soleil étincelant. Le palais des glaces ouvrirait bientôt ses portes et la tentation était forte d’y retourner pour retrouver ce reflet séduisant qui allait calmer son mal. Elle craignait de suivre ses compagnons et de se trouver piégée, aliénée, entravée dans la liberté de sa conscience.

Mais Joachim, Thibault et Adelane attendaient sa réponse sans la moindre pression. Elle était forcée de reconnaître que c’était le pouvoir astère qui mettait tout en œuvre pour retenir dans ses filets ceux qui voulaient s’aventurer en Hautes Landes. Non l’inverse.

Alors elle décida de prendre le risque de suivre la troupe. Elle pourrait toujours revenir sur ses pas, si jamais cela tournait mal.

C’est ainsi que la petite troupe se mit en marche aux premières lueurs de l’aube. L’air était vivifiant. Une chaude journée d’été s’annonçait et tous avaient hâte d’emprunter le sentier qui les mènerait vers les hauts plateaux où la chaleur était moins pesante et l’atmosphère plus fraîche.

Ils atteignirent rapidement les premiers contreforts des montagnes par un chemin serpentant entre les bouleaux et les sapins, à l’abri des regards. C’était encore tôt le matin lorsqu’ils arrivèrent au Pas du Rocher, cet étroit défilé menant en Hautes Landes. Les trois compagnons savaient que ce passage incontournable était dangereux. C’était un point de passage férocement gardé par les patrouilles astères qui tentaient d’empêcher les citoyens de la Cité de gagner la terre des rebelles au pouvoir d’Astériath.

Joachim l’avait franchi maintes fois et il en connaissait les moindres failles et saillies dans le roc. Il équipa Arielle d’une cape de feutre gris et chacun s’enveloppa de la sienne, de sorte à se fondre dans la grisaille des parois rocheuses. Le guide évita le sentier tout tracé pour les conduire dans un dédale de rocs et prit garde de rester en dehors de la vision des rares sentinelles qui étaient à leur poste à cette heure matinale. Ils passèrent sans encombre le défilé rocheux.

  -Bienvenue en Hautes Landes, annonça Joachim avec un franc sourire.

Arielle lui répondit par une expression mitigée où se mêlait le soulagement d’avoir échappé à la garder astère et l’appréhension d’une terre nouvelle contre laquelle on l’avait largement prévenue.

Pourtant la beauté sauvage des Hautes Landes la captiva dès les premiers pas. Le torrent bondissant dans la verte vallée, les hautes herbes parsemées de fleurs aux couleurs vivres, le ciel limpide et le parfum des sapins, tout l’incitait à découvrir cette contrée dont
se moquaient les Astérians si fiers de leur civilisation.

Ils s’arrêtèrent en chemin vers une cabane faisant office de relais sur la route vers Landemiel. Les pèlerins pouvaient s’y reposer et reprendre des forces.

Étrangement, parmi les voyageurs, le regard d’Arielle fut attiré par un jeune homme androgyne dont elle perçut immédiatement qu’il avait quelque chose en commun avec elle. Comme Joachim et ses compagnons de route conversaient avec des connaissances, elle en profita pour s’asseoir à la table du jeune homme. Il s’appelait Rowan et semblait accueillant. Si les traits de son visages étaient résolument ceux d’un homme, Rowan cherchait à l’évidence à maintenir le flou, tant par ses vêtements que par son allure générale.

La conversation s’engagea rapidement entre les deux jeunes gens qui savaient décrypter les codes dont ils partageaient plus ou moins consciemment la clé.

Joachim n’avait rien perdu de la scène, mais il décida de ne pas s’immiscer de suite dans la conversation d’Arielle et de Rowan.

-Est-ce ton premier voyage en Hautes Landes ? questionna le jeune homme.

-Oui, nous venons juste de passer la frontière, répondit Arielle. Je n’avais pas du tout prévu de venir ici, ajouta-t-elle en riant. C’est une drôle d’histoire…J’étais dans ce Palais des glaces et….

– Merveilleux palais, coupa Rowan. Un vrai labyrinthe avec ses pièges et ses trésors ! Le tout est de ne pas s’y perdre.

-Tu y es allé ?

-A plus d’une reprise… Il m’a fallu du courage pour redescendre en Astériath et oser me confronter à moi-même. J’ai grandi dans ce pays de bergers et j’ai éprouvé le besoin de me trouver, loin des ombres des héros d’antan. Ceux qui sont venus ici ont dû braver les leurs pour oser partir et fonder ce pays. Aujourd’hui, je sens que c’est à moi de suivre leur exemple et de m’affranchir de ce manteau qu’on m’a attribué à la naissance, pour devenir ce que je veux être, sans avoir de compte à rendre à quiconque.

-Mais votre roi, qu’en dit-il ? Te laisse-t-il partir sans te retenir ?

-Aedan est un roi merveilleux et incompris. Je l’aime énormément, reprit Rowan enhardi.

-Alors pourquoi pars-tu ?

-Je pars pour mieux revenir. Cette terre a besoin de se réveiller. Ces gens ne comprennent pas. Aedan est venu pour nous affranchir de l’asservissement à Astériath et certains ici semblent croire qu’il veut nous enfermer dans un système de lois écrasantes. Le seul désir d’Aedan est de nous voir heureux et libres. Il sait que je ne suis pas taillé pour être l’un des hommes de ce pays. Tout me porte à devenir autre chose. Pourquoi voudrait-il que je reste enfermé dans cette apparence qui n’est qu’une illusion mensongère. Le roi chérit la vérité. Ma vérité c’est que je ne peux pas être l’homme que tous croient voir en moi.Je serai tellement plus libre et tellement plus heureux si je pouvais l’aimer en étant la femme que je voudrais être.

Arielle était troublée par ce qu’elle venait d’entendre. En plaine, chacun disait que ce peuple de bergers des Hautes Landes était soumis à un Roi dont les lois intransigeantes étaient certes imprégnées de bonté, mais très exclusives. Or Rowan lui disait qu’il n’en était rien.

-Je suis entré dans le palais des glaces, la première fois, chargé de honte et de remords. J’avais l’impression de transgresser un interdit et de m’exposer au souffle du dragon, se souvint-il en riant. En fait, j’ai vu le reflet d’Aedan dans l’un de ces miroirs. Il m’a dit de franchir la porte qui me tenait du mauvais côté de mon existence. Il était aussi doux qu’un agneau. Sa voix était cependant différente de celle que je connaissais de mon enfance. Il me disait que les temps avaient changé et qu’il était temps de relire les manuscrits anciens avec un esprit plus ouvert et un œil critique. Le reflet d’Aedan m’a rappelé combien j’avais souffert. Il m’a dévoilé tous les manquements du peuple des Hautes Landes et j’ai vu combien j’étais rempli d’amertume pour toutes les fois où j’avais été blessé. Alors il m’a dit qu’il ne tenait qu’à moi de franchir la porte et m’en affranchir. Aedan n’est plus en Hautes Landes. Tout ce qui cherche à te culpabiliser est un poison toxique pour toi, Arielle.

-Es-tu en train de me dire que votre Roi est en Astériath ? Ses sujets y sont traqués… J’ai vu les ombres malfaisantes de ce palais des glaces, objecta Arielle.

-Non, ce que je suis en train de te dire, c’est que l’ennemi est autant dans les geôles d’Astériath que dans ce pays engoncé dans des lois et des coutumes qui font le jeu du pouvoir astère. Le Prince Noir, que tu appelles encore le Grand Chambellan, se cache autant dans les mensonges de la civilisation astère que dans la bienséance de ce peuple pétri de principes et de dogmes. Aedan est ailleurs. Il pardonne, il accepte, il ouvre le chemin des terres de beauté et il t’invite à suivre la vérité que tu ressens au plus profond de toi-même, celle qui ne te déchire pas entre ce que tu es et ce que tu voudrais être… La vérité qui t’apporte la paix du non jugement.

Arielle aspirait de toutes ces forces à cette paix qui lui manquait cruellement. Elle aurait voulu la saisir au vol, la respirer et faire enfin la paix avec elle-même. Elle se dit que peut-être le Roi des terres immortelles avait permis cette rencontre imprévue pour la libérer et lui donner la liberté de retourner dans le palais des glaces, avec sa bénédiction, et de franchir la porte du Soi en sachant que c’était sa volonté pour elle et que rien ne devait la retenir.

Or Joachim, qui avait surpris la conversation, s’approcha et posa un pichet de cidre sur table de chêne.

-Je te rejoins sur un point, Rowan, dit-il. Il y a, en Hautes-Landes, des bastions contrôlés par le Prince Noir. Nous ne sommes pas à l’abri de son pouvoir malfaisant. Et il est vrai que certains lieux se barricadent dans les dogmes et les traditions sans laisser le Roi entrer et venir bouleverser ce qui doit l’être. Cependant, le Roi n’est jamais revenu sur sa parole. Il ne fait pas d’erreur. Ce reflet qui semblait doux comme un agneau dans le palais des glaces et qui se cachait derrière son reflet n’était pas Aedan. C’était un artifice du Félon. Pour en avoir le cœur net, mes amis, il vous faudrait rencontrer le Roi lui-même. Je voudrais emmener Arielle avec moi à l’arbre du Pendu, là où Aedan s’est révélé à moi la première fois.

Arielle s’enquit du regard des intentions de Rowan.

-Vas-y, dit-il. Cet arbre n’est pour moi que le symbole d’une horrible mise à mort. Si Aedan y est mort, c’est pour te donner le droit d’être libre et de choisir ta destinée. Joachim, tu sais l’estime que j’ai pour toi. Mais pourquoi retournes-tu constamment à l’Arbre du Pendu alors qu’Aedan est vivant et qu’il nous lègue un héritage de liberté ? N’a-t-il pas ôté toute condamnation ? Que fais-tu de sa grâce ?

-Pour être gracié, il faut précisément faire face au jugement, face à nos fautes et notre orgueil. Nous avons tous failli et si nous sommes honnêtes, nous le savons. C’est à l’Arbre du Pendu que commence le chemin vers la liberté. De ta liberté, ajouta-t-il à l’attention de la jeune fille qui l’écoutait attentivement.

Quelque chose en elle lui disait de choisir le chemin le plus facile. Elle avait déjà tant souffert qu’elle craignait que la vision de l’Arbre du Pendu anéantisse le peu de confiance en elle qui lui restait. Elle voulait se protéger, s’enrober d’une épaisse couche de sécurité grâce à laquelle personne ne pourrait jamais plus la blesser. Il lui suffirait de suivre Rowan et de se laisser guider par son assurance pour passer la porte du Soi.

Mais il émanait de Joachim une sorte d’assurance dénuée d’arrogance qui lui faisait pressentir que peut-être, la sécurité se trouvait sur le chemin qu’il arpentait depuis bien des années. Alors elle décida de le suivre.

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