La Porte du Soi. Chapitre deux

Chapitre deux: La Porte du Soi

Arielle s’éloigna furtivement pour reprendre ses esprits, quand elle tomba sur un homme et une femme, venus, eux aussi, dans ce palais des glaces où tout paraissait possible.

La femme était en grande souffrance et l’homme qui l’accompagnait paraissait mal à l’aise de se trouver là. Devant eux, un immense miroir en forme de porte ouvragée attendait leur requête. Une femme d’une blancheur de nacre, au visage parfaitement symétrique et aux yeux froids, les encouragea à déposer leur requête. Arielle reconnut sa longue chevelure noire et ce visage incontournable. C’était Opale, l’une des courtisanes les plus en vue d’Astériath. Piquée par la curiosité, Arielle se tapit dans l’ombre et observa la scène.

–  Nous sommes venus, contre mon avis, dit l’homme emprunté, car ma femme est éprouvée plus que je ne le peux supporter. Nous avons perdu un enfant, et celui que nous avons est né avec une malformation qui l’empêche d’être comme les autres. »

« Nous l’aimons, s’empressa d’ajouter la femme, mais je voudrais tant que nous ayons un enfant … normal. »

– Votre attente est bien légitime , acquiesça Opale avec un ton compatissant de commerçant sur le point de faire une affaire. « Il n’y a aucune raison de vous sentir coupable de vouloir le meilleur pour votre enfant. »

Un soupir de soulagement s’échappa de la pauvre femme qui lança un regard rassuré à son mari.

–  Il vous suffit de le créer vous-même, poursuivit Opale en dévoilant la surface lisse du mystérieux miroir.

La femme prononça quelques mots et l’esquisse d’un visage apparut sur la glace. Au fur et mesure qu’elle prononçait ses souhaits, le dessin de l’enfant se précisait. La forme de son visage, la couleur de ses yeux, les capacités dont il devait être pourvu et les intérêts qui seraient les siens. Son mari la corrigeait parfois. Ils hésitaient, mais ils s’enhardissaient, se piquant au jeu délicieux d’être les créateurs de leur future progéniture. L’homme pourtant, pris de doutes, fit mention d’un Royaume au-delà les montagnes où ce jeu de miroir aurait été interdit.

– Je ne sais pas si nous devrions aller jusque là, dit-il. 

– Vous n’êtes pas les premiers à transgresser les lois restrictives de ce pays reculé, coupa Opale avec un sourire indéniablement méprisant.  S’il plaît à votre Roi de légende de laisser venir au monde des petits êtres malades et infirmes, telle n’est pas la volonté de notre bon Chambellan. Il aime la perfection et vous offre la liberté de franchir la porte du Soi afin que vous soyez maîtres de vos choix.

Arielle assistait clandestinement à la création d’une image d’enfant sur mesure. Elle savait que quelque chose sonnait faux dans les paroles de cette femme froide et hautaine qui n’avait rien d’une mère. Elle imagina, un instant, ce que ses parents auraient pu faire d’elle, s’ils avaient eu le désir et le pouvoir de la dessiner selon leur bon vouloir. Elle qui se sentait prisonnière de son identité, ne put en supporter davantage.

– Ne faites pas ça !, cria-t-elle en sortant de la pénombre. Croyez-vous vraiment avoir le droit de décider à sa place ? Que dira-t-il lorsqu’il se regardera dans un miroir et qu’il y verra votre main-mise tous les jours de sa vie ?

L’hôtesse perdit son sourire affecté et ne laissa pas le temps aux parents de répondre.

– Ces parents créent les meilleures conditions pour la naissance de leur enfant. De quel droit osez-vous vous interposer ? Que savez-vous de leur souffrance et de leurs deuils ?

Elle avait raison sur ce point. Mais Arielle rencontra le regard des parents maintenant tenaillés par le doute.

– Elle a raison. Ce que nous sommes en train de faire est une ignominie. Merci Damoiselle, dit le père que ces mots venaient de réveiller. Profondément bouleversée par ce qu’elle venait de voir, Arielle éprouva le besoin de sortir de cet endroit et de retrouver l’air de la ville, aussi chargé d’odeurs fut-il.

Elle parcourut rapidement, en sens inverse, les couloirs de ce palais des glaces, et ce n’est que lorsqu’elle passa devant le reflet de ce Soi, flamboyant et magnifique, qu’elle ralentit le pas avec l’irrésistible envie de passer de l’autre côté du miroir. « Lui et moi pourrions faire de tant de choses ensemble », se dit-elle. Elle n’avait qu’à pousser la glace et passer la porte du Soi pour devenir ce qu’elle avait toujours rêvé d’être. Du moins le croyait-elle.

« Flamboyant », se dit-elle, en choisissait le prénom qui devrait désormais définir sa nouvelle identité. Comme elle se sentait aspirée par ce reflet ! Comme il lui aurait été facile de franchir la porte et se fondre dans cette image qui lui criait que son identité n’était qu’un mauvais rôle dans lequel elle était piégée.

Arielle aurait sans doute franchi le pas, si la scène dont elle avait été la témoin ne l’avait glacée d’horreur, semant le doute quant aux intentions véritables du pouvoir astère.

Elle savait que le Chambellan n’hésitait pas à promouvoir l’élimination de milliers d’enfants hors norme dont Astériath ne voulait pas. Elle se demandait maintenant ce qui advenait de ceux qui franchissaient la porte du Soi.

Elle avait bien vu les étoiles montantes de ce monde prétendu libre, briller pour un temps au firmament de la ville, pour retomber ensuite dans l’oubli après avoir vendu leur âme. Elle avait croisé des gens qui avaient passé la porte du miroir translucide dans l’espoir de se fondre dans un reflet comme elle aurait aimé le faire. Mais la transformation n’était, au final, qu’une illusion plus ou moins crédible, marquée par des mutilations, des cicatrices indélébiles et une affirmation du Soi nouveau sur un ton de fausset. Astériath n’avait cure des illusions, puisqu’elle professait que la réalité n’est nullement objective, mais que chacun possède sa vérité.

Tout, en Astériath, était fondé sur l’illusion, depuis la première pierre de fondation et le pacte que le Chambellan masqué, qui n’était autre que l’Astre Éteint, le prince Noir, avait signé avec les hommes, dans un passé lointain.

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