Chapitre cinq: Aedan
C’est par un matin d’été qu’ils se mirent en route. Thibault était rentré retrouver l’enfant qu’il avait laissé aux bons soins de Vanya, la femme de Joachim. Adelane accepta l’invitation de Joachim à se joindre à eux. Il pensait quel la présence rassurante d’une femme serait la bienvenue.
Et puis elle sentait bien qu’elle avait besoin de retourner à l’Arbre du Pendu. Le Roi Aedan n’avait jamais passé la porte du Soi. Il s’était offert à ses bourreaux, comme l’ultime don de ce soi qui retient tant d’hommes sur le versant sombre du monde. Il leur avait ouvert un chemin.
Malgré l’impression de la jeune Arielle, cette marche n’avait rien d’un pèlerinage ordinaire. L’Arbre n’était pas une relique d’un lointain passé. Et lorsqu’ils atteignirent le lieu sacré, elle fut surprise de voir que l’arbre frissonnait dans la brise du matin. Des oiseaux s’agitaient dans ses ramures. Rien ne rappelait la mort, mais des bouquets de fleurs étaient déposées ça et là en guise de reconnaissance.
Joachim promena son regard aux alentours, inspira un grande bouffée d’air et s’agenouilla en silence pour remercier le Roi et lui demander de se révéler à la nouvelle venue.
Une certaine anxiété émanait d’Adelane qui semblait un peu nerveuse de revenir en ce lieu pourtant familier. Elle s’approcha de l’arbre et promena sa main sur l’écorce centenaire, pleine d’aspérités rugueuses.
– Pardonne-moi, mon Roi, dit-elle en se laissant fléchir sur les racines ancrées profondément dans le sol des Hautes Landes. Pardonne-moi. J’ai besoin de revenir à toi.
Arielle regardait l’arbre en s’efforçant d’imaginer la mort de ce jeune homme, alors connu sous le nom d’Aedan, et qui était devenu le Roi des Hautes-Landes. Mais comment saisir cette ferveur qui les animait tous, alors qu’elle ne voyait rien d’autre qu’une prairie ondulant sous la brise, avec, au milieu, un arbre plein de vie ? De plus, le Roi qu’ils aimaient tant était reparti, depuis longtemps, vers les terres immortelles dont elle ne savait presque rien. Ils disaient qu’il reviendrait, un jour, les emmener avec lui, mais rien ici ne laissait présager d’une réalité autre que celle que ses yeux percevaient.
Elle pensa qu’elle faisait fausse route et qu’il valait mieux rentrer, lorsque Joachim pointa quelque chose en mouvement à l’horizon. On vit bientôt une bannière blanche et or flotter dans le lointain.
– C’est lui, dit Joachim, avec un sourire réjoui. Je savais qu’il viendrait.

La troupe d’Arios qui accompagnait le Roi s’arrêta à quelque distance et le souverain mit pied à terre.
– Joachim, Adeline, je suis heureux de vous revoir, salua-t-il en s’approchant. Tous s’agenouillèrent devant le Roi qui les fit relever avec une bonté toute naturelle.
Il était magnifique, au-delà de tout ce qu’Arielle aurait pu imaginer. Il rayonnait de l’intérieur de telle façon que tout le reste semblait terne en comparaison.
– Joachim, dit le Roi, je t’ai entendu. Je suis venu pour vous rencontrer. Merci, mon ami, d’être toujours à l’écoute et prompt à ramener vers moi ceux qui se perdent sur les routes d’Astériath.
L’accolade que le Roi donna à Joachim sembla effacer toute la fatigue que ce dernier avait accumulée durant son service pour le Roi. Ce dernier s’approcha d’Adeline dont il percevait l’embarras.
– Je suis heureux que tu sois revenue, commença-t-il.
– Pardonne-moi, murmura-t-elle dans un sanglot. J’ai été prise d’une sorte de folie que je regrette amèrement. Mes yeux se sont ouverts et j’ai vu que ce que je prenais comme un droit n’était en fait qu’une rébellion insensée contre toi.
– Éprouves-tu de la colère envers moi ? demanda-t-il avec douceur.
– J’ai eu l’impression que tu avais été injuste envers Thibault et moi, car nous étions à ton service et tu ne nous a pas épargné la naissance d’un enfant infirme. Je sais que je ne devrais pas ressentir cette amertume, mais certains de tes serviteurs nous avaient pourtant dit que tu exaucerais les désirs de notre cœur pour autant qu’ils soient bons. Ils nous avaient dit que nous serions prospères….
Une expression de colère traversa le visage d’Aedan. Elle n’était pas dirigée contre cette femme qui osait enfin exprimer l’amertume qui l’avait rongée depuis longtemps.
– Il y a des gens qui parlent en mon nom, mais que je n’ai pas envoyés avec un message trompeur. Ceux-ci vous invitent à passer la porte du Soi en prétendant qu’elle est ancrée dans mon royaume. Mais elle ne l’est pas ! dit-il en appuyant chaque mot. Quand comprendrez-vous que mon Père est bon et qu’il sait exactement ce qu’il fait ? Quand cesserez-vous de vouloir vous accomplir en profitant de ma mort pour vous construire un empire bâti sur votre égoïsme et vos mensonges ?
En disant ces mots, Aedan parlait d’une voix forte, en direction de la plaine où s’étendaient les royaumes des hommes. La troupe d’Arios qui était restée en retrait salua ces paroles de leurs voix fortes. Ils savaient que le temps où le Roi reviendrait prendre autorité sur le monde des hommes approchait. Et ils savaient que ceux qui trompaient les hommes au nom du Roi seraient jugés les premiers.
Aedan se retourna vers Adeline et lui parla avec douceur.
– Ton enfant, Aedo, est accueilli au nombre de mes valeureux soldats au même titre que toi, Thibault ou Joachim.
– Mais il ne peut pas combattre, reprit la femme que cette parole étonnait.
– N’ai-je pas dit que celui qui veut entrer dans le royaume de beauté doit être semblable à un petit enfant ? Il doit avoir confiance. Aedo me connaît. Je lui rends visite quand tu n’es pas là. Il sait qui je suis. Sur ce versant du monde, il est le témoin de la valeur que je vois en tout être humain. Il est la joie confiante qui réjouit mon cœur. Et toi, tu es appelée à l’honorer comme tel. Je veux te donner mon regard afin que tu puisses ouvrir les yeux des aveugles. Écoute ces voix funestes qui s’élèvent en Astériath. Ces voix orgueilleuses qui prétendent faire de l’homme un demi-dieu…. Ils essaient de rebâtir la tour astère, non avec des briques, comme autrefois, mais avec leur connaissance stérile et égoïste. Et pour cela, ils sont prêts à sacrifier des enfants. Toi, ma fille, mets ton espérance dans le Royaume qui vient. Regarde, ton fils sera debout, fort et vaillant dans l’armée qui viendra reprendre ce que le Félon a volé. Il saura que c’est moi qui l’affermirai. Peux-tu accepter, pour un peu de temps, de remplir cette mission que je t’ai confiée, afin que mon amour envers ceux qui souffrent soit manifesté et que chacun puisse savoir que le Roi les aime et viendra les chercher ?
– Oui, mon Seigneur, répondit Adeline avec détermination.
Son visage était baigné de larmes, mais c’était la joie du soulagement. Aedan la serra contre lui et ajouta :
– Je vois chaque geste que tu accomplis jour après jour, à l’écart des autres, dans le secret de ta maison. Je vois le soin que tu prends de lui. Gestes sans gloire, dis-tu ? Non, ils sont les gestes d’amour qui reflètent ma tendresse mieux que bien des discours. Si tu savais combien je t’aime et combien j’aime Thibault ! Il est maintenant avec votre enfant et j’entends les chants qu’il lui chante et le rire de ton petit. Va les rejoindre en paix.
Le Roi s’approcha d’Arielle qui n’avait rien perdu de ses paroles. Il était majestueux. Une bonté mêlée d’une extraordinaire pureté émanait de toute sa personne. Elle sut instantanément qu’il était digne qu’elle reçoive de lui la raison même de son existence. Le reflet flamboyant qui l’avait attirée dans le palais des glaces paraissait fade et vide en comparaison. Il n’avait plus d’emprise en face de ce Roi qui incarnait tout ce qu’elle aurait voulu être.
– Arielle, je voulais te rencontrer, commença-t-il.Je sais que c’est grâce à toi que Thibault et Adeline n’ont pas franchi la porte du Soi, cette porte maudite qui ouvre sur une geôle dont le Félon a le secret. Tu as été, sans le savoir, ma messagère à cet instant précis où la tentation était si forte. Je t’en remercie, dit-il avec bonté. Je t’ai vue comme une guerrière, te lever avec courage face à cette femme aux ordres du Félon qui, comme une araignée, tente d’attraper des proies dans sa toile de persuasion. Mais tu as tranché les fils, par le courage de ta parole. J’ai vu en toi ce que le Souverain mon père t’a donné et qu’il veut utiliser si tu acceptes de lui confier ton existence.
– Tu ne le sais pas, mais je t’ai aussi vu pleurer. Je t’ai connue avant même que tu ne viennes au monde. Quand tu étais tissée dans le ventre de ta mère, mon Père et moi nous réjouissions de cette petite fille qui allait voir le jour et pour laquelle nous formions de merveilleux projets. Et puis je t’ai vue grandir… Il y a eu cette personne que nous avons envoyée dans ton village pour vous inviter à me connaître, mais tu n’es pas venue. Tu gardais les moutons.
Aedan s’arrêta.
– Il faut que je prenne du temps avec cette jeune femme, annonça-t-il à Joachim et Adeline.
Il y a des choses qui ne peuvent être exprimées qu’entre elle et moi. Joachim, attends-nous ici. Je te la confierai à notre retour et ta femme, Vanya, saura prendre soin d’elle.
Puis Aedan emmena Arielle pour une marche dans la prairie. Ils écouta les moments douloureux que la jeune femme avait connus et les pulsions qui s’étaient peu à peu installées si profondément en elle qu’il lui semblait maintenant impossible de s’en défaire. Aedan connaissait bien cette douleur et les combats intérieurs que la jeune femme avaient menés tant et si bien qu’elle était épuisée. Il savait aussi la part de rébellion qu’elle avait nourrie plus ou moins consciemment envers sa famille et le Souverain des montagnes.
– Sais-tu que j’étais prince du royaume sans nuit avant de venir sur ce versant du monde ? demanda Aedan. Devant l’ignorance d’Arielle, il poursuivit. J’étais là quand mon père et moi avons dessiné ces montagnes et ces vallées, la clarté du soleil et la profondeur de la nuit. Nous avons jubilé en créant ce monde rempli de couleurs et de diversité. Et notre joie fut à son comble quand nous avons donné le souffle de vie à Orbios et Sentice, les premiers êtres humains à fouler cette terre. Ils étaient destinés à régner sur ce royaume avec nous. Lorsque nous les avons formés, nous leur avons donné à chacun un trésor et un appel de vie bien distinct. L’un était homme et l’autre femme, pour refléter la plénitude de notre image. Mais le Prince Noir, ce félon tortueux, n’a eu de de cesse de tenter de briser cette harmonie depuis qu’il s’est lui-même rebellé. Et l’une des nombreuses ruses dont il use est de vouloir brouiller le jour et la nuit, le clair et l’obscur, le bien et le mal. Il irait faire croire à un poisson qu’il est fait pour vivre hors de l’eau et persuader un papillon que sa place est dans la rivière. Il a même réussi à vous faire croire que vous n’avez pas reçu de moi votre identité. Je les entends, en ce moment, revendiquer leur droit à se choisir leur destinée, comme s’ils n’avaient pas besoin de se trouver en nous.

– La plupart d’entre nous pensons que tu n’es qu’un roi de légende, implacable garant d’une morale qui ne sert que les puissants pour dominer les faibles et tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’ordre du monde. Nous pensons qu’il faut nous éveiller afin de sortir du carcan des constructions sociales qui nous sont imposées depuis des siècles. C’est en tout cas ce que je pensais jusqu’à aujourd’hui…
– L’ordre du monde tel que tu le vois n’est pas l’ordre vivant, juste et merveilleux que nous avons voulu. Cependant nous vous laissons libres de choisir. Nous aurions pu établir Orbios et Sentice dans une combe sans porte de sortie. Or nous les avons laissé choisir et ils ont préféré écouter le Félon. Le Prince Noir leur promettait précisément de s’éveiller, de découvrir le dieu qui sommeille en chacun d’eux… Il n’a fait que distiller la mort et le mensonge. Ils ne se sont pas éveillés. Ils se sont laissé piquer par la morsure du serpent. Et rien n’est nouveau sous le soleil. La vieille ruse fonctionne toujours. Si tu choisis de repartir et de passer la porte du Soi, je te laisserai partir. J’en éprouverai un immense chagrin, parce que je sais dans quel néant, sous quelle emprise, tu te placeras de ton plein gré. Mais si tu restes et si tu me fais confiance, alors je t’ouvrirai un horizon nouveau, je te conduirai jusqu’au jour où tu passeras le col qui mène sur les terres de beauté où tout sera réconcilié, tout sera guéri, à jamais.
Il regardait vers les montagnes où le passage était ouvert depuis qu’il s’était offert à l’Arbre du Pendu. Son sourire reflétait la lumière de ce pays sans nuit où la lumière douce et bienfaisante caressait un monde qu’il connaissait bien.
– Je voudrais te montrer quelque chose, reprit Aedan. Permets-tu que je t’emmène avec moi ?
– Oui, je voudrais voir par tes yeux, répondit humblement Arielle qui ne doutait plus pouvoir lui faire confiance.
Il lui présenta son cheval, et Arielle sauta en croupe à la manière d’une guerrière. Le roi savait qu’elle n’aurait pas besoin d’aide pour se hisser prestement sur la monture royale, car elle était telle que son père l’avait imaginée, une guerrière pour la justice, un peu à l’étroit dans son rôle de bergère.
