
Troisième roman de ma trilogie historique »L’Aube du dernier Empire, » Willibald se distingue des deux premiers tomes par deux caractéristiques principales: il s’agit d’un homme et c’est un anti-héros. Après avoir écrit et publié Eponina puis Gallia, j’avais le vague projet de terminer cette saga par l’apport missionnaire des moines irlandais dans nos contrées. Les deux premiers romans avaient permis de rendre hommage aux femmes anonymes qui ont porté le flambeaux de la Bonne Nouvelle sans que l’Histoire ne retienne leurs noms. Mères valeureuse ayant assuré la transmission de la foi au sein de la famille, elles méritaient, me semble-t-il, un acte de mémoire, bien loin des hagiographies que les récits anciens nous ont livrées. Le rôle des hommes avait également une place importante dans ces deux premiers romans, que ce soit Carvos ou Arnwald pour ne citer que les principaux. Mais lors d’une discussion, ma chère filleule m’a demandé si je me verrais écrire un récit figurant un anti-héros dans les bottes du personnage principal. Je me souviens de lui avoir répondu par la négative, car il me fallait aimer les personnages de mes récits. Et pourtant la question m’a fait réfléchir. Je me suis dite que Dieu lui-même ne cesse d’aimer les anti-héros que nous sommes. Le défi littéraire autant que l’intérêt pour la question éthique m’ont finalement piquée. En outre, le thème du livre était particulièrement propice à la présence d’un homme ordinaire, plein de bonne volonté mais irrésolu, pour illustrer l’impact des moines irlandais sur la population des campagnes encore largement païennes.
C’est ainsi qu’est né Willibald, dont le prénom allie la volonté et le courage, ce dont il semble un peu dépourvu. Il naît un jour de cataclysme, en 563, lorsqu’un pan du Mont Taurus ( le Grammont) s’effondre et provoque un choc d’une telle magnitude qu’un tsunami traverse le Léman et détruit une partie de Genève. La tragédie est rapportée dans les chroniques de Marius d’Avenches qui fait une brève et espiègle apparition dans le roman. (L’archéologie et la géologie ont récemment confirmé ce récit longtemps mis en doute par les historiens.) Le malheur qui frappe la ville de plein de fouet au moment où sa mère le met au monde, semble marquer le jeune enfant d’un sceau funeste qu’il portera comme une malédiction. Willibald est pourtant profondément attachant. Au fil des pages, on espère le voir enfin se libérer des entraves qui le lient et lui font prendre parfois des décisions qu’il regrette.
J’ai voulu, à travers son récit de vie, décrire le contexte historique des hommes du Haut Moyen-Âge en proie aux difficultés d’une existence précaire, mais aussi raconter, à la manière d’une parabole, ce que l’apôtre Paul explique dans son épitre aux Romains, au chapitre 7 , verset 15. « Car je ne sais pas ce que je fais: je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais. » Au fond, Willibald nous ressemble. Il est sans doute plus aisément pris dans les filets de la compromission que la plupart d’entre nous, mais si nous y réfléchissons, nous trouverons nous aussi des concours de circonstances, des raisons plus ou moins claires qui nous ont poussés à faire des choix médiocres aux conséquences parfois lourdes.
Or il faudra qu’il rencontre ces moines en quête d’absolu, dont la vie est offerte à Dieu sans compromis, pour prendre la mesure de sa dérive et de ce que sa vie pourrait être. La rencontre, au lieu de l’éteindre et de l’écraser, ouvre de nouveaux possibles. Willibald se laisse interpeller.
Au contact des moines irlandais, il découvre un engagement sans faille, avec son ascèse parfois excessive. Ces moines irlandais pratiquent le martyre blanc, un exil missionnaire sans retour, au péril de leurs vies. Willibald va les suivre dans leur périple à travers les royaumes francs. Pour narrer ce voyage, je me suis largement basée sur la Vita Colombani, rédigée par Jonas de Bobbio entre 640 et 643, soit 25 ans après la mort de Colomban de Luxeuil. Willibald est introduit dans la narration historique en tant que membre de l’escorte des moines.

La troupe des moines est condamnée à l’exil par la reine Brunehild (Brunehaut). Au moment où barque s’éloigne du rivage et emmène ses compagnons de route, Willibald se expérimente le pardon. De son cœur jaillit cette chanson du bout du monde:
« Battue la mer, battue la côte,
Brisés mes rêves, noyées mes fautes,
Le vent emporte et la mer ôte
Ma honte d’homme pauvre et nu.
J’ai opposé un front d’airain
A l’appel du souffle divin,
Erré en vain jusqu’aux confins
Du monde que j’ai connu.
Et me voici, face à la mer
Seul enfin face à ma misère
A ta merci, mon Dieu, mon Père
Comme un homme pauvre et nu.
Hissée les voiles, brisés les liens
De ce vieil homme qui me retient.
Je quitte le port et je n’ai rien
Qu’une soif inattendue.
Battue la mer, battus les flots
Le vent du large, au grand galop,
Souffle ma barque sur les eaux
Vers une terre inconnue.
Et ce vertige, cette langueur
Est-ce l’aspiration de mon cœur
Ou le tourbillon de mes peurs
Devant tant d’inconnu?
Déjà l’océan se retire
Et ceux que j’ai laissé partir
S’en vont pour ne plus revenir
Vers une terre inconnue.
Pourtant de cet endroit désert,
Où j’attends triste et solitaire
Déjà je vois poindre la lumière
de l’aube tant attendue.
Mon âme revit, mon cœur espère
Que toi mon Dieu, mon Roi, mon Père
Ce soupir et cette prière,
Tu les aies entendus.
Échappant à l’implacable loi que Paul décrit dans Romains chap.7, il va découvrir la profondeur et la largeur de la rédemption offerte : « Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. En effet, la loi de l’esprit de vie en Jésus-Christ m’a affranchi de la loi du péché et de la mort ». (Rom.8 versets 1&2) La grâce fait irruption dans sa vie, non pour banaliser ses fautes et faire taire le remord, mais pour armer sa lucidité d’espérance. Il va trouver dans l’Evangile de Jésus-Christ la rédemption et un appel à le suivre. Ce renouveau de vie lui permettra de faire face à son passé, sous forme d’une confession à son fils qui vient le trouver en terre alémane, dans l’ermitage de Gall. Mais bien plus, affranchi de la honte et du poids de ses manquements, il devient à son tour un agent de rédemption.
Aujourd’hui, les circonstances sont bien différentes. Cependant, malgré les siècles qui nous séparent, ne sommes-nous pas pétris de la même pâte? N’est-il pas temps de se laisser interpeller par les « Colomban » de notre temps et de choisir de suivre, sans réserve, Celui qui a les clés de la Vie? Alors nous serons affranchis.
Note : La trilogie historique de l’Aube du dernier empire retrace les premiers siècles durant lesquels l’Évangile s’est implanté dans la région de la Suisse actuelle et de la France environnante. Le premier tome « Eponina » fournit également un certain nombre d’informations sur la manière dont les premiers chrétiens ont été persécutés dans la partie de orientale de l’Empire pendant le règne de Dioclétien. A l’époque, l’Église était bien entendu catholique avec ses différents courants, puisque la Réforme n’interviendra qu’à partir du 16e siècle. Dans Willibald, les moines irlandais appartenaient à un courant monastique influencé par le monachisme égyptien et la tradition celtique qui toutes deux, impliquaient un forte discipline. J’aborde ces périodes avec un regard résolument protestant évangélique. En ce sens, j’ai choisi de relever surtout les aspects positifs de ces courants qui nous ont permis d’être les héritiers de ces pionniers plutôt que de m’attarder sur les éléments qui ont été par la suite interrogés par les Réformateurs et tous ceux qui les ont suivis.

