Empreintes amérindiennes

Bonjour tout le monde !

Le temps passe et je n’ai pas repris la plume ces dernières semaines, la vie familiale étant bien remplie ! Comme promis, je reviens ce soir sur les romans « amérindiens » avec quelques anecdotes personnelles qui trouvent leur écho dans les deux livres ; « Quand souffle l’Esprit sur la plaine » et « Des quatre vents souffle l’Esprit ». Comme souvent, lorsque j’écris un roman, la fiction se mêle à des éléments biographiques, d’une façon ou d’une autre.

Tout avait commencé dans ma prime jeunesse, avec un disque pour enfant que j’écoutais sur le vieux pick-up de mes parents. L’une des chansons mentionnait les différents peuples de la terre. La strophe qui marquait mon jeune esprit était celui qui parlait des Indiens chaussés de mocassins et marchant sur la piste de la vie. Quelque chose m’avait impressionné alors, sans que je ne puisse dire pourquoi. Comme tous les enfants, mon imaginaire était frappé par les Amérindiens et je passais des heures à jouer « aux Indiens » avec mes amis dans la forêt.

A l’adolescence, j’ai reçu un livre relatant la vie d’une jeune Kickapoo arrachée à sa réserve et confrontée au monde des Blancs. Le titre était « Vent-qui-pleure ». Au fil des pages, je l’ai suivie dans sa recherche et les méandres de son existence jusqu’à ce qu’elle découvre la vraie liberté et le pardon. A la même époque, au collège, mon enseignante d’histoire abordait la problématique des minorités ethniques aux États-Unis. Si les Amérindiens n’ont fait l’objet que d’une ou deux leçons, ce sont eux qui m’ont marquée en profondeur, dans ce statut « d’entre deux mondes » qui les caractérisent. Les moments de fractures entre une civilisation et une autre, semblent produire en moi une fascination que j’ai retrouvée dans mes recherches concernant l’érosion de l’Empire romain et le glissement vers le Haut Moyen-Âge. Dans les deux cas, les gens ont dû faire preuve de résilience quand leurs vies, leurs certitudes, ont été ébranlées par des changements souvent brutaux et la nécessité de s’adapter pour survivre.

Cette curiosité vient-elle du fait que ma propre vie a été marquée par de nombreux événements forts et inattendus, exigeant cette même résilience ? Ou ces récits sont-il pour moi des lieux d’identification et de ressources ? Probablement un peu des deux.

En tous les cas, c’est en 1988 que je foule, pour la première fois, le sol américain alors que je m’apprête à suivre une formation qui m’emmène à Hawaii puis au Japon. Je retrouve ma famille séjournant en Alabama. Nous passons quelques jours en Floride, dans les Everglades, avant de nous envoler pour les îles du Pacifique. Là, j’insiste pour que mon père m’emmène sur la réserve des Séminoles. Court passage sur un territoire indigène qui produit un écho intérieur indéfinissable. Mon père m’offre une paire de boucles d’oreilles amérindiennes en perles et aiguilles de porc-épique faites par une femme âgée au beau visage buriné.

Quelques années passent et je me marie. Le film « Danse avec les loups » réanime le feu qui couvait sous la cendres et touche particulièrement mon premier conjoint. De ce film magnifique et un peu romantique, naît un élan qui va nous amener à chercher comment servir ces peuples amérindiens.

En septembre 1993, nous nous envolons pour Denver avec la soif de découvrir les grandes plaines américaines et ses premiers habitants. Durant un mois, nous traversons les États-Unis de Denver au Dakota du Sud, où nous visitons la réserve de Pine Ridge (scène du premier roman), en poussant jusqu’à Crow Agency, dans le Montana. Puis nous descendons vers le Sud en passant par le Yellow Stone, le Wyoming et l’Utah, l’Arizona à deux pas de la frontière mexicaine avant de remonter à Pine Ridge où nous avons pleuré et prié sur le site de Wounded Knee.

Notre traversée des Black Hills m’a laissé un souvenir impérissable, comme cette fin d’après-midi où la lumière ambrée de septembre caressait les pentes boisées et la prairie ondulant sous la brise. J’aspirais à rencontrer des bisons et j’avais prié silencieusement pour en voir lorsque, au sommet d’un dos d’âne, nous vîmes cet immense troupeau paisible que je décris à travers le regard de Charlotte.

« …et ils se retournèrent au milieu d’un troupeau d’au moins deux cents têtes. Elle en eut le souffle coupé. Ils étaient là, paisibles, énormes pour la plupart, ces bisons sauvages qui peuplaient jadis les plaines du continent. Des mères allaitaient leurs petits veaux laineux, des mâles imposants mesuraient leur force. Leurs larges encolures arboraient une abondante fourrure presque noire et leurs têtes surmontées de cornes robustes gardaient cependant une expression pacifique, presque amicale, tant leurs regards étaient doux.

Les voyageurs demeurèrent là un long moment, émerveillés. Ils étaient spectateurs de la vie dans toute sa puissance et sa fragilité. De quelques bisons survivants aux massacres était descendu un troupeau qui n’avait pas de mémoire pour souffrir, seulement un appétit de vie reçu à l’aube du monde. Mais de qui ? »

Quand Charlotte se pose cette question, elle ignore que ses vacances vont être heurtées de plein fouet par un accident qui va la plonger dans un univers très différent du sien. Armée de ses bonnes intentions et de sa vision occidentale, humaniste, forgée par une enfance feutrée dans une famille bourgeoise et des études en sciences po, elle découvre une autre réalité. Sa vision du monde n’était pas la mienne, mais je suis passée moi aussi par les bancs de l’université de Lausanne et les cours de sociologie qui l’ont quelque peu formatée. Elle fait au moins preuve d’une ouverture d’esprit et d’une sensibilité louables qui vont lui attirer la sympathie de ses hôtes amérindiens. Mais il faudra la franchise de Sean, un jeune militant Lakota, pour lui faire prendre conscience de sa vision de l’Amérindien noble et proche de la nature aussi romancée et paternaliste que le Bon Sauvage de Jean-Jaque Rousseau.

Plongée dans l’univers de la réserve, avec ses bicoques déglinguées, les carcasses de voitures traînant auprès des maisons et la radio de Pine Ridge qui relie les membres de la tribu par les ondes, Charlotte rencontre des Lakotas de tous bords. Elle découvre la diversité de pensée, de croyance florissant sur le territoire des Lakotas. Je me suis largement inspirée de mes souvenirs pour décrire la vie sur la réserve et j’ai bien sûr complété mes connaissances par un bon nombre de lectures et de discussions avec mes amis amérindiens.

En effet, après notre voyage, nous avons cherché à approfondir nos connaissances et à créer des contacts. Après la naissance de nos trois enfants, nous repartons dans le Dakota du Sud pour dix jours de voyage et un rassemblement des peuples indigènes unis autour de la foi en Jésus-Christ.

Maoris de Nouvelle-Zélande, Aborigènes d’Australie, Amérindiens de nombreuses tribus des Etats-Unis et du Canada, Africains, Saamis de Finlande, tous ces gens étaient assemblés pour représenter leur culture et chercher ensemble comment panser les blessures laissées par les violences de la colonisation. Ce qui peut sembler un paradoxe, le fait qu’ils se soient assemblés en partageant une foi commune, apportée par les nations qui les ont colonisés, était précisément la source du mouvement de pardon et de guérison dont ils se réclamaient. Parmi eux, plusieurs sont devenus des amis. Nous les avons invités par la suite à venir dans nos pays pour devenir à leur tour des porteurs d’espérance et défricheurs de terre au sens spirituel.

Plusieurs nous ont quitté depuis, comme notre ami Richard Twiss, Lakota et fondateur du mouvement Wiconi. Tout récemment, c’est notre ami Bryan Bright Cloud, Apache et acteur dans le film Little Big Man, qui est passé sur l’autre versant du monde avec la ferme espérance qui était la sienne.

D’autres sont toujours actifs dans leurs communautés, comme Jonathan Maracle, Mohawk et musicien du groupe Broken Walls ou Robert Soto, Apache Lipan, pasteur et vice-président de sa tribu. J’ai réuni un peu de chacun d’eux dans ce roman sous les traits de Michael Yellow Eagle.

Le jour où Charlotte le rencontre pour la première fois, elle se retrouve embourbée avec Sean, après un dérapage peu contrôlé de leur vieille voiture, sur une route boueuse de la réserve au lendemain d’une nuit d’orage. (Cela aussi est inspiré d’une de nos aventures avec notre petite Ford Mustang de location.) « Un homme d’environ quarante-cinq ans ouvrit la porte du fourgon et en sortit avec une corde. Il était grand, foncé de peau. Ses cheveux longs étaient tressés. Il portait un chapeau de feutre noir, un gilet multicolore aux motifs amérindiens, un T-shirt noir, des jeans et une paire de baskets. » Passée la surprise de rencontrer ce pasteur atypique, Charlotte va peu à peu chercher à comprendre sa démarche.

Les semaines passées sur la réserve indienne vont lui en dévoiler toutes sortes de facettes bien différentes de ses préjugés et des images véhiculées par Hollywood. Elle se lie d’amitié avec Sean, ce garçon solitaire qui part en quête de vision et se prépare à la danse du soleil. Elle devient aussi l’amie de Kayla, la fille du pasteur, forte et fragile à la fois, et de June, qui tente d’oublier ses ennuis en s’ennivrant des vapeurs de solvants.

Prise dans les remouds de la vie de la réserve, elle part à la découverte du Montana et du Yellow Stone en suivant l’itinéraire de mon voyage. La traversée d’une route caillouteuse, sans eau, pour couper à travers les montagnes, est inspiré directement de notre aventure. «  La route était déserte. Juste au-dessus d’eux, un aigle décrivait des cercles dans le ciel.

-En voilà un qui guette une panne, dit Charlotte qui ne se sentait plus tellement rassurée à l’idée d’être perdus dans les montagnes, sans roue de secours et sans vivres.

– Mais non, dit Michael qui se voulait rassurant. Chez nous, un aigle qui plane est une image de la bienveillance du Créateur. Tu verras, on passera. »

Et bien cet aigle décrivait des cercles au-dessus de notre voiture dans les mêmes circonstances. C’est mon ami Dan LaPlante qui m’a appris, plus tard, ce que symbolise l’aigle . Je l’ai mis dans la bouche de Michael Yellow Eagle. De même, ces moments de partage ont largement inspiré ce que partage le personnage de ma fiction.

Bien des années ont passé depuis le jour où j’ai écrit ces deux romans. Nous avons espacé nos contacts avec nos amis amérindiens, car la vie nous menait vers d’autres priorités et le handicap de l’un de nos enfants ne nous permettait pas de songer à immigrer. Le décès de Richard Twiss avait interrompu une collaboration par-delà les océans. L’amitié demeurait, indéfectible, mais en arrière-plan.

Notre vie de famille a connu des épreuves difficiles et un divorce. Jamais je n’aurais imaginé vivre cela, et jamais je n’aurais imaginé non plus me lier d’une amitié particulièrement profonde avec l’un des amis du cercle des Apaches Lipans du Texas. Cette amitié s’est forgée autour de l’amour d’un peuple dans un moment où j’avais particulièrement besoin de soutien. Elle s’est surtout renforcée dans une démarche de foi commune et une vision qui nous a conduits à nous marier. L’humour de la vie veut que mon mari porte le prénom de Michael, comme dans le roman. De ses racines à la fois blanches et en partie indiennes, Michael a développé un attachement à la culture autochtone. Ses ancêtres ont compté des colons venus du pays de Galle, d’Irlande et de Hollande au cours des siècles, mais aussi des Amérindiens dont la mémoire a passé au travers des histoires de la famille. Il a acquis des connaissances et un savoir-faire qu’il aime partager aujourd’hui alors qu’il vit ici, avec nous, en Suisse. S’il n’a pas grandi sur une réserve, il a connu une enfance et une jeunesse assez semblable à celles de ces adolescents meurtris et sans espoir qui grandissent au sein de familles dysfonctionnelles et pauvres. Comme June et des milliers de jeunes sur les réserves, il a failli mettre fin à ses jours. La lame de rasoir était déjà sur les veines de son poignet, et il serait sans doute mort s’il n’était pas tombé inconscient à ce moment précis.

Il aura fallu de nombreux chemins de traverses et des voies sans issue pour qu’il trouve enfin « The good Road », non comme un code de conduite, mais dans une personne, Yeshua, chemin de guérison et de résurrection.

Et quand je repense à tout cela, et à la petite fille de cinq ans que j’étais, écoutant cette chanson sur le vieux pick-up de mes parents, cette strophe qui avait allumé une petite flamme qui ne devait jamais s’éteindre, je me dis que le Créateur connaît les chemins sur lesquels nous pouvons le suivre, malgré nos détours, nos échecs et nos tragédies. Il y a toujours de l’espoir « quand souffle l’Esprit sur la Plaine ».

Laisser un commentaire